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    L'obstétricien Frédérick Leboyer ou le legs de la douceur

    Le médecin récemment décédé a changé les manières de voir l’accouchement

    Dans son livre «Pour un accouchement sans douleur», l'auteur Frédérick Leboyer soulignait que le bébé reste trop souvent le grand tout petit ignoré des salles d’accouchement.
    Photo: Photo extraite du livre Dans son livre «Pour un accouchement sans douleur», l'auteur Frédérick Leboyer soulignait que le bébé reste trop souvent le grand tout petit ignoré des salles d’accouchement.

    Il a contribué à des milliers de naissances, et à en rendre des milliers d’autres infiniment plus douces. Pourtant, l’obstétricien français Frédérick Leboyer, auteur du livre phénomène Pour une naissance sans violence (Seuil, 1974), père de la pratique du « peau à peau » primordiale entre nourrisson et parents, est décédé discrètement, le 25 mai dernier, à 98 ans.


    « L’histoire des accouchements est si peu connue qu’il n’est pas étonnant que l’apport de Frédéric Leboyer soit méconnu, malgré son importance incontestable et majeure », explique l’historienne Andrée Rivard. L’homme, rappelle-t-elle, a eu une influence essentielle sur les pratiques obstétricales, en particulier au Québec. Auteure de l’Histoire de l’accouchement dans un Québec moderne (Remue-ménage, 2014), Mme Rivard raconte que le livre phare de Leboyer, vendu à plusieurs millions d’exemplaires, arrive ici alors que le mécontentement gronde face aux pratiques d’accouchement.

     

    « Dans les années 1970, on est dans un contexte d’hypermédicalisation : la plupart des femmes accouchent en étant très somnolentes, plus ou moins conscientes, sous sédatif. Plusieurs ont une anesthésie générale lors de l’expulsion de l’enfant. Les pères sont exclus. On entend déjà des militants qui dénoncent l’industrialisation de l’accouchement, qui fait qu’il doit se passer vite — et qui explique qu’on médicamente les femmes. Les bébés sont accueillis avec une certaine rudesse — par une tape dans le dos, tenus la tête en bas, leur cordon coupé immédiatement. Les médecins croyaient qu’ils étaient insensibles ; et les parents n’avaient pas vraiment leur mot à dire. »

     

    Le livre Pour un accouchement sans douleur souligne au contraire que le bébé reste trop souvent le grand tout petit ignoré des salles d’accouchement, celui qu’on écoute le moins et dont le rythme devrait au contraire guider tous les gestes. « Notre temps et le temps du nouveau-né sont presque inconciliables », y écrit Leboyer, dans un style plus près de la poésie, de l’empathie sensorielle, de la psycho intuitive appliquée que de l’étude médicale. « L’un est d’une lenteur proche de l’immobilité. L’autre, le nôtre, est agitation voisine de la frénésie. Du reste, nous ne sommes jamais “là”. Nous sommes toujours ailleurs. Dans le passé, nos souvenirs. Dans le futur, nos projets. Nous sommes toujours avant ou après. “Maintenant”, jamais. Pour rencontrer le nouveau-né, il faut sortir de notre temps qui court furieusement. » Son style, qui lui permettra de toucher directement les parents et le grand public, choquera autant la communauté médicale que les propos qu’il tient.

     

    Leboyer, pour adoucir ce grand passage qu’est la naissance pour un nouveau-né, suggère de tamiser les lumières, de chuchoter, d’attendre — quatre ou cinq minutes — que le cordon ombilical cesse par lui-même de pulser avant de le couper, de laisser pendant ce temps le petit couché sur le ventre nu de sa mère, de caresser le poupon, de poser contre lui une main légère mais qui résiste, afin que « cesse pour l’enfant l’atroce impression de “perdre pied” », lui dont les jambes ont tant poussé, mais toujours jusque-là contre la contrainte constante des murs de l’utérus. Dans son livre sont disséminées des photos de nouveau-nés hurlants, ou au contraire tout sereins, qui vont frapper l’imaginaire, ainsi des pratiques devenues aujourd’hui courantes, portées par les sages-femmes ou adoptées au moins partiellement par les hôpitaux.

     

    Vers la douce pénombre

     

    Ce sont les voyages en Inde qui ont modifié la vision de Leboyer. Après ses études à l’Université de Paris, après quelque 9000 accouchements suivant les méthodes traditionnelles, il est remué de voir que là-bas, les femmes pauvres qui ne peuvent se permettre un accouchement hospitalier le vivent beaucoup plus facilement que les riches qui suivent les méthodes occidentales. Son initiation au yoga, semble-t-il, l’inspire également. À son retour, il abandonne les « accouchements mondains » et expérimente de nouvelles manières de cueillir et d’accueillir les nouveau-nés en travaillant de nuit dans une clinique de quartier populaire.

     

    Au Québec, les médias, rappelle Andrée Rivard, ont contribué à diffuser la méthode Leboyer autant qu’à rapporter le ras-le-bol de la violence obstétricale, concept qui naissait — c’est le cas de le dire… — au même moment. Tout le monde en parlait. Dont le magazine Châtelaine, alors à large diffusion, par la plume, entre autres, de la journaliste et auteure Monique de Gramont.

     

    Celle-ci se souvient encore clairement de M. Leboyer, de leur rencontre — cinq heures d’entrevue, pour un article de huit pages publié en 1977 —, elle qui venait d’accoucher, et pas si heureusement, de jumeaux. « C’était un homme mystérieux, qui dégageait quelque chose d’indéfinissable ; une grande souffrance morale, même. Il était très en colère contre certains de ses pairs, contre leurs phrases épouvantables sur l’accouchement ou les femmes en général. Son amour des bébés ne faisait aucun doute. Il était figé au début de notre rencontre — il y avait aussi deux photographes avec nous —, mais quand il est entré dans la chambre pour qu’il rencontre mes deux bébés, il a changé. Je lui ai présenté Fabrice, le plus gros des jumeaux. Il n’a pas jeté un oeil sur lui, il s’est tourné tout de suite vers le plus petit. Il a pris Yannick dans ses bras, et il s’est mis à faire des sons de gorge, très rythmés. Il m’a dit “Faites très attention à sa nuque, cet enfant a été très violemment sorti par le chirurgien, et il souffre encore de ça”. Il le berçait d’une manière particulière, il l’a emmené vers lui, et j’ai vu alors mon fils avoir son premier sourire. » Frédérick Leboyer était un être très intuitif, poursuit Mme de Gramont, et ses suggestions seront médicalement validées ensuite, par d’autres.

     

    Car il cessera d’accoucher, croyant qu’il faut intervenir le moins possible lors de la naissance, et se définira plutôt comme auteur ou photographe. Lui-même n’aura jamais d’enfant — un de ses regrets. Il laisse dans le deuil sa femme, Mieko de Vens, qu’il a épousé en 2005 — il a alors 86 ans, elle en a 50, et ce sont leurs premières noces. Et il laisse un legs de douceur, qui prévaut désormais, et heureusement, à des milliers de poupons et à leurs parents.













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