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    Les traces numériques des migrants pour anticiper leurs déplacements?

    Un jeune homme migrant de la «jungle» de Calais, en mai 2016
    Photo: Philippe Huguen Agence France-Presse Un jeune homme migrant de la «jungle» de Calais, en mai 2016

    Vous êtes Syrien ou Irakien. Vous êtes réfugié en Turquie, mais ce pays ne représente qu’une étape intermédiaire. Quelle sera votre stratégie ?

     

    Il est probable qu’une recherche en ligne des termes « Grèce », « passeur » président aux prochaines étapes de votre migration. Un chercheur du PEW Center a analysé les traces numériques publiques des migrants. Ses conclusions indiquent qu’on pourrait les utiliser pour anticiper les trajectoires et les périodes migratoires.

     

    En 2015 et en 2016, plus ces mots ont été cherchés depuis la Turquie — et en arabe — sur Google, plus les tentatives de traverser la mer Égée se sont multipliées. En août 2015 notamment, le volume de ces recherches a atteint un sommet. C’était deux mois avant un sommet du nombre de nouvelles arrivées de réfugiés en Grèce.

     

    Une relation entre données publiques en ligne et chiffres officiels qui est « plus qu’une coïncidence », indique le chercheur du PEW Phillip Connor dans cette étude intitulée Les empreintes numériques des réfugiés en Europe.

     

    Les deux années sur lesquelles il s’est penché ont vu un nombre record de réfugiés frapper aux portes de l’Union européenne (UE), dont près de 40 % étaient Syriens ou Irakiens. La plupart de ceux-ci ont traversé de la Turquie à la Grèce par la mer, avant de rejoindre le territoire de l’UE.

     

    Inversement, le nombre de ces recherches a diminué plus lentement qu’il n’avait augmenté après la signature de l’entente entre l’Union européenne (UE) et la Turquie en mars 2015. Cette entente prévoyait le refoulement vers la Turquie des migrants arrivés en Grèce.

     

    Un continent de données

     

    On savait que le cellulaire constituait une sorte de « ligne de vie » pour les migrants, qui se renseignent avant et pendant leurs déplacements. On connaissait aussi les données d’arrivées de réfugiés dans les divers pays européens.

     

    Rien de foncièrement nouveau dans cette étude, si ce n’est sa méthodologie : elle est entièrement basée sur les données publiques facilement accessibles. Fait à noter, Google n’indique pas le décompte exact des recherches sur un terme spécifique, c’est-à-dire son occurrence, mais plutôt les variations dans le volume de ces recherches.

     

    « C’est fascinant de voir que les prévisions correspondent aux données auxquelles on a accès généralement. Je ne pensais pas que c’était aussi facile », admet Victor Piché. Chercheur associé à la Chaire Oppenheimer de l’Université McGill, il étudie les migrations depuis plusieurs décennies.

     

    La recherche n’en est qu’au début de l’utilisation de ces traces numériques. Un modèle de prédiction des flots migratoires pourrait être développé à partir des données publiques, laisse entendre l’étude du PEW.

     

    « N’importe qui peut aller sur des outils publics comme celui-ci [Google Trends]… et les gouvernements aussi », met cependant en garde Rachad Antonius, professeur de sociologie à l’UQAM. Le big data, ou cette masse de données maintenant accessibles à tous, notamment aux chercheurs, constitue un élément de réponse, « mais aucune de ces données ne remplace l’analyse géostratégique », croit néanmoins ce spécialiste du Proche-Orient.

     

    Les agences de renseignement ont accès à des données beaucoup plus pointues, rappelle-t-il, au contenu lui-même des conversations par exemple ou au volume d’appel d’une antenne cellulaire spécifique.

     

    L’aspect rassurant pour le public est la vérification des antécédents des réfugiés et des migrants. « Les gouvernements font ça pour voir s’il n’y a pas de terroristes parmi les gens qui entrent. Mais on peut se demander dans quelle mesure ce genre d’approche peut servir à identifier des individus et, un jour, s’en servir contre eux, comme en empêchant des opposants [politiques] de partir, par exemple », dit M. Piché.

     

    L’enjeu est ainsi celui de l’utilisation de ces données : l’anticipation d’une arrivée massive de réfugiés servira-t-elle à mieux accueillir ou à mieux refouler ceux-ci ? Le resserrement des politiques migratoires et le durcissement des frontières trouveront-ils un prétexte dans ce genre de traces numériques ?

     

    Une chose est certaine pour M. Antonius, cette étude a au moins le mérite d’humaniser les migrants. « Bien qu’ils soient dans une situation précaire et extrêmement risquée, les gens font des actions rationnelles et planifiées. Ils sont allumés, ils sont au courant de ce qui se passe dans le monde et ils maximisent leurs chances. » Ces démarches sont leur seule réponse au désespoir, dit-il, « parce que l’autre option est de mourir violemment sous les bombes ou à petit feu ».













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