Le goût de l'avenir - 8: Le «nous» québécois
15 mars 2004
Actualités en société
Depuis le début de l'année, je recherche dans cette chronique les pistes d'une réflexion sur notre avenir à partir de ce que je crois être les préoccupations des individus qui composent la société: la famille, le travail, l'impôt, l'école, l'éthique, la ville et la campagne. En somme, ce qui fait la vie, qui s'impose à l'horaire quotidien, qui conditionne le cadre des relations avec les autres et forme l'itinéraire d'une existence riche et féconde.
On a pu dire que chaque être humain était une île. Si c'est le cas, ces îles forment des archipels. Nous ne vivons jamais seuls. Chaque vie est liée à d'autres et est soumise aux arrangements formels et informels de la collectivité à laquelle on appartient malgré soi et qui fait que l'on est ce que l'on est. Je suis moi. Mais le fait que je sois Québécois fait de moi une personne différente que si j'étais né et si j'avais fait ma vie ailleurs.
La vie rêvée ne peut se réaliser que si ce rêve est partagé par des concitoyens qui, par les lois, les coutumes, les règles non écrites aménagent les frontières mouvantes de la société dans laquelle je pourrai m'épanouir. La mondialisation ne change rien à cette vérité.
Or, dans presque toutes les sociétés occidentales, les repères les plus fondamentaux de la vie collective sont remis en question et ne sont pas toujours remplacés par d'autres. Comme l'a montré Gérard Bouchard, les pistes sont brouillées autant dans l'ordre symbolique (la tradition, les rituels, la mémoire, l'identité, la nation, la religion), dans l'ordre social (la famille, la communauté, les classes sociales, les institutions) que dans l'ordre politique (la mondialisation, la montée du pouvoir judiciaire, le rôle du citoyen).
Au Québec, les grands mythes, les principes, les idéaux qui furent porteurs de la Révolution tranquille sont soit en désuétude, soit en déclin, soit en cours de redéfinition, ajoute le sociologue et historien, qui appelle à la recherche de nouveaux idéaux, à l'heure pourtant où les utopies, les grands projets collectifs et les grands récits, ceux de gauche comme ceux de droite, n'ont plus bonne presse.
Une espèce de fonctionnalisme plat, la recherche de l'efficacité, l'équilibre des comptes dominent le débat public. L'appel à «l'adaptation» a remplacé l'appel au dépassement et à l'innovation. C'est ainsi que lorsque La Presse a demandé à cinq personnalités de se pencher récemment sur l'avenir économique du Québec, ce «comité stratégique» n'a rien trouvé de mieux à proposer aux Québécois que de s'adapter aux règles en vigueur sur le reste du continent et de s'aligner sur les pratiques imposées par le marché nord-américain.
Lors de ses visites à l'étranger, le premier ministre Jean Charest s'est fait l'apôtre de l'adaptation de l'État québécois aux impératifs dictés par nos partenaires commerciaux.
La «société distincte» ne serait plus une valeur à chérir sauf comme une relique folklorique. Lorsqu'il est question des «vraies affaires», celles qui touchent à l'économie et au rôle de l'État, il ne peut plus y avoir de modèle québécois, de façon de faire qui nous soit propre.
Le même reproche nous est fait lorsqu'il est question des relations interculturelles. Il n'y aurait plus qu'une seule façon d'entrevoir la place de l'immigré au sein de la société. Ce serait, si on en croit les grands prêtres de la presse torontoise, celle, ghettoïsante, du multiculturalisme, du communautarisme. Il n'y a plus moyen de rechercher les normes communes aptes à sauvegarder le lien social et politique sans être traité de raciste et d'intolérant dans le pays légué par Pierre Elliott Trudeau.
Qui, aujourd'hui, est encore capable de parler des Québécois en disant «nous», de nommer les intérêts des Québécois non pas seulement à titre d'individus qui veulent améliorer leur bien-être mais aussi comme nation, comme collectivité ? Capable, bref, de définir quel est notre «intérêt national» dans le grand jeu d'un monde où les frontières font mine de s'estomper pour mieux réapparaître sous la forme d'inégalités. Cette carence cache en fait une grave crise de leadership au Québec. Elle est aussi due à un ébranlement de la nature même de la nation québécoise, devenue pluraliste.
La transition entre l'ancienne nation canadienne-française et la nouvelle nation québécoise, née dans les années 1960 d'une volonté de s'émanciper d'anciennes tutelles symboliques et d'accueillir ouvertement et d'intégrer à soi-même les étrangers, tout en sachant que l'Autre allait nous transformer, n'est pas encore achevée malgré les progrès indéniables.
L'un des freins à la poursuite de cette transformation est le tabou qui fut jeté sur la volonté de faire s'épanouir ici une nation certes pluraliste mais «de langue française». Ainsi est-on gêné de s'opposer à l'enseignement de l'anglais dès la première année au primaire ou à réclamer l'étiquetage des produits dans la langue de la majorité, de peur de passer pour un plouc arriéré. Nous ne savons plus reconnaître les défis que pose, pour la langue commune du Québec, la montée du bilinguisme, et donc la poussée de la langue anglaise dans toutes les sphères de la société qui comptent.
Sans cette capacité à définir notre intérêt national, notre ouverture à l'Autre pourrait finir par être perçue comme un danger et, par une sorte de retournement de l'Histoire, à cause d'une perte de confiance en nos capacités d'intégration (intégration à qui, à quoi?), susciter de nouvelles formes de protectionnisme.
Pour qu'il y ait un avenir pour tous les «je» qui composent le Québec, il est impérieux de savoir de nouveau nommer le «nous» qui les réunit.
***
La création d'un institut voué au renouvellement des idées et à l'animation du débat public au Québec va bon train. Ceux et celles qui sont intéressés par une telle initiative peuvent me laisser leurs coordonnées à vennem@fides.qc.ca.
On a pu dire que chaque être humain était une île. Si c'est le cas, ces îles forment des archipels. Nous ne vivons jamais seuls. Chaque vie est liée à d'autres et est soumise aux arrangements formels et informels de la collectivité à laquelle on appartient malgré soi et qui fait que l'on est ce que l'on est. Je suis moi. Mais le fait que je sois Québécois fait de moi une personne différente que si j'étais né et si j'avais fait ma vie ailleurs.
La vie rêvée ne peut se réaliser que si ce rêve est partagé par des concitoyens qui, par les lois, les coutumes, les règles non écrites aménagent les frontières mouvantes de la société dans laquelle je pourrai m'épanouir. La mondialisation ne change rien à cette vérité.
Or, dans presque toutes les sociétés occidentales, les repères les plus fondamentaux de la vie collective sont remis en question et ne sont pas toujours remplacés par d'autres. Comme l'a montré Gérard Bouchard, les pistes sont brouillées autant dans l'ordre symbolique (la tradition, les rituels, la mémoire, l'identité, la nation, la religion), dans l'ordre social (la famille, la communauté, les classes sociales, les institutions) que dans l'ordre politique (la mondialisation, la montée du pouvoir judiciaire, le rôle du citoyen).
Au Québec, les grands mythes, les principes, les idéaux qui furent porteurs de la Révolution tranquille sont soit en désuétude, soit en déclin, soit en cours de redéfinition, ajoute le sociologue et historien, qui appelle à la recherche de nouveaux idéaux, à l'heure pourtant où les utopies, les grands projets collectifs et les grands récits, ceux de gauche comme ceux de droite, n'ont plus bonne presse.
Une espèce de fonctionnalisme plat, la recherche de l'efficacité, l'équilibre des comptes dominent le débat public. L'appel à «l'adaptation» a remplacé l'appel au dépassement et à l'innovation. C'est ainsi que lorsque La Presse a demandé à cinq personnalités de se pencher récemment sur l'avenir économique du Québec, ce «comité stratégique» n'a rien trouvé de mieux à proposer aux Québécois que de s'adapter aux règles en vigueur sur le reste du continent et de s'aligner sur les pratiques imposées par le marché nord-américain.
Lors de ses visites à l'étranger, le premier ministre Jean Charest s'est fait l'apôtre de l'adaptation de l'État québécois aux impératifs dictés par nos partenaires commerciaux.
La «société distincte» ne serait plus une valeur à chérir sauf comme une relique folklorique. Lorsqu'il est question des «vraies affaires», celles qui touchent à l'économie et au rôle de l'État, il ne peut plus y avoir de modèle québécois, de façon de faire qui nous soit propre.
Le même reproche nous est fait lorsqu'il est question des relations interculturelles. Il n'y aurait plus qu'une seule façon d'entrevoir la place de l'immigré au sein de la société. Ce serait, si on en croit les grands prêtres de la presse torontoise, celle, ghettoïsante, du multiculturalisme, du communautarisme. Il n'y a plus moyen de rechercher les normes communes aptes à sauvegarder le lien social et politique sans être traité de raciste et d'intolérant dans le pays légué par Pierre Elliott Trudeau.
Qui, aujourd'hui, est encore capable de parler des Québécois en disant «nous», de nommer les intérêts des Québécois non pas seulement à titre d'individus qui veulent améliorer leur bien-être mais aussi comme nation, comme collectivité ? Capable, bref, de définir quel est notre «intérêt national» dans le grand jeu d'un monde où les frontières font mine de s'estomper pour mieux réapparaître sous la forme d'inégalités. Cette carence cache en fait une grave crise de leadership au Québec. Elle est aussi due à un ébranlement de la nature même de la nation québécoise, devenue pluraliste.
La transition entre l'ancienne nation canadienne-française et la nouvelle nation québécoise, née dans les années 1960 d'une volonté de s'émanciper d'anciennes tutelles symboliques et d'accueillir ouvertement et d'intégrer à soi-même les étrangers, tout en sachant que l'Autre allait nous transformer, n'est pas encore achevée malgré les progrès indéniables.
L'un des freins à la poursuite de cette transformation est le tabou qui fut jeté sur la volonté de faire s'épanouir ici une nation certes pluraliste mais «de langue française». Ainsi est-on gêné de s'opposer à l'enseignement de l'anglais dès la première année au primaire ou à réclamer l'étiquetage des produits dans la langue de la majorité, de peur de passer pour un plouc arriéré. Nous ne savons plus reconnaître les défis que pose, pour la langue commune du Québec, la montée du bilinguisme, et donc la poussée de la langue anglaise dans toutes les sphères de la société qui comptent.
Sans cette capacité à définir notre intérêt national, notre ouverture à l'Autre pourrait finir par être perçue comme un danger et, par une sorte de retournement de l'Histoire, à cause d'une perte de confiance en nos capacités d'intégration (intégration à qui, à quoi?), susciter de nouvelles formes de protectionnisme.
Pour qu'il y ait un avenir pour tous les «je» qui composent le Québec, il est impérieux de savoir de nouveau nommer le «nous» qui les réunit.
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La création d'un institut voué au renouvellement des idées et à l'animation du débat public au Québec va bon train. Ceux et celles qui sont intéressés par une telle initiative peuvent me laisser leurs coordonnées à vennem@fides.qc.ca.
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