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    «Treize raisons», quand Netflix montre le suicide

    La popularité de la série pour ados inquiète le milieu de la prévention

    «Treize raisons» raconte l’histoire d’une adolescente américaine qui s’enlève la vie et laisse un témoignage en treize volets audio.
    Photo: Netflix «Treize raisons» raconte l’histoire d’une adolescente américaine qui s’enlève la vie et laisse un témoignage en treize volets audio.

    Le milieu de la prévention du suicide au Québec s’inquiète de l’impact de la populaire série de Netflix destinée aux adolescents Treize raisons. Pour les experts, présenter une scène de suicide de manière explicite peut avoir un effet d’entraînement. Plusieurs craignent aussi que le suicide puisse être perçu comme l’unique solution aux problèmes vécus par le personnage principal.

     

    « Le milieu est unanime, montrer explicitement un suicide n’a pas d’effet dissuasif, ça peut aggraver la détresse d’un jeune déjà vulnérable. Ça peut être très dangereux de mal parler du suicide et, dans le cas de cette série, on franchit la ligne », s’inquiète Jérôme Gaudreault, le directeur de l’Association québécoise de prévention du suicide (AQPS).

     

    Jeunesse J’écoute confirme que plusieurs jeunes ont contacté son service d’aide cette semaine après avoir visionné des épisodes. « Ils se sont sentis ébranlés », rapporte Alain Jonhson, directeur des services cliniques.

     

    Treize raisons, c’est l’histoire d’Hannah, qui, après son suicide, laisse derrière elle treize cassettes audio. Autant de récits destinés aux protagonistes qu’elle estime être en partie responsables de son geste. Intimidation, agressions sexuelles, relations amoureuses, amitié et réseaux sociaux sont d’autres thèmes abordés par la série basée sur un roman de Jay Asher. La scène de suicide est présentée de façon explicite, tout comme une agression sexuelle.

     

    Les écoles américaines ont été submergées par la déferlante de la série, mentionne Jérôme Gaudreault. Jeudi, il a participé à un webinaire « d’urgence » auquel plus de 2000 intervenants scolaires, surtout américains, ont participé. « Certains ont mentionné qu’on répertorie déjà des cas d’imitation, aux États-Unis. Il y a des risques majeurs », avertit-il.

     

    Entraînement

     

    C’est l’effet Werther, explique le psychologue et directeur du Centre de recherche et d’intervention sur le suicide et l’euthanasie Réal Labelle. « Devant un antagoniste qui nous ressemble, si on est vulnérable, son suicide peut nous apparaître comme une option. Plus ce geste est glorifié, plus c’est dangereux. Il faut éviter de créer des héros ou d’en faire un geste romantique », soutient-il. L’impulsivité caractéristique de l’adolescence comporte une zone de risque supplémentaire.

     

    L’AQPS mettra sous peu à la disposition des intervenants scolaires du Québec des outils pour affronter le phénomène. L’organisme rappellera l’importance de faire du repérage et de diriger les jeunes qui présentent des signes préoccupants vers les ressources existantes.

     

    « Est-ce que le message lancé, c’est que le suicide est la seule solution dans ce genre de situation vécu par le personnage ? s’inquiète Alain Johnson. Le suicide n’est pourtant pas une solution, mais plutôt l’absence de solution. »

    J’ai aimé le réalisme et le fait qu’on ne nous traite pas comme des enfants en nous cachant la réalité
    Marilou, 14 ans
     

    Détruire un myhte

     

    Netflix Canada n’a pas répondu à notre demande d’entrevue, vendredi. « Ça me semblait l’occasion idéale pour montrer de quoi a vraiment l’air le suicide, de détruire le mythe d’un départ paisible, a par contre expliqué le scripteur Nic Sheff au magazine Vogue. La chose la plus irresponsable que nous aurions pu faire aurait été de ne pas montrer la mort du tout […] On voit que le suicide n’est pas un apaisement, mais bien une horreur. » Sur Netflix, un documentaire sur l’envers du décor expose aussi les motivations des artisans de la série.

     

    Au cours des derniers jours, de nombreux parents ont constaté que leur enfant, parfois âgé d’à peine 11 ans, avait déjà amorcé le visionnement de la série.

     

    Netflix en a fait une promotion intense. Selena Gomez en est la porte-parole et productrice déléguée : c’est une actrice et chanteuse de 24 ans immensément populaire chez les jeunes.

     

    La recherche « 13 reasons why » est selon Google Trends un sujet aussi populaire ces jours-ci au Québec que les séries éliminatoires. Marilou, une adolescente de 14 ans, explique que la série a été lancée un vendredi et que, le lundi à l’école, « tout le monde en parlait ».

     

    Un constat partagé par Jessica Comeau-Audigé, qui détient une maîtrise en psychoéducation. Elle donnait justement des ateliers de prévention de la dépression dans des écoles secondaires auprès des 14-18 ans cette semaine. « Ils ont presque tous mentionné qu’ils l’écoutaient. Selon mes observations, ils s’identifiaient beaucoup aux personnages et ça les amenait à parler de leur vécu », constate-t-elle.

     

    « J’ai aimé le réalisme et le fait qu’on ne nous traite pas comme des enfants en nous cachant la réalité », mentionne Marilou. Même si elle n’entretient pas d’idées noires, elle a ressenti le besoin d’en parler avec sa mère. De bonnes discussions ouvertes en ont découlé.

     

    À partir du moment où il est difficile d’échapper au phénomène, comment agir ?

     

    La conseillère scientifique à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) Marie-Claude Roberge rappelle qu’il est de la responsabilité des parents d’exercer une certaine surveillance de l’utilisation des médias faite par leurs enfants. « Les fictions ne sont pas des outils pédagogiques, ce sont des créations », rappelle-t-elle.

     

    Alain Johnson conseille aux parents d’aborder franchement la question. « Si mon jeune a regardé la série, l’objectif n’est pas de faire du contrôle, mais de saisir l’occasion pour discuter. On peut lui demander s’il souhaite qu’on visionne des épisodes ensemble, lui demander ce qu’il en pense, si ça le touche ou s’il a vécu des situations semblables. »

     

    On peut demander directement à toute personne qui s’isole ou présente des signes inquiétants si elle a pensé au suicide, rappelle-t-il. « À partir de là, on peut trouver des moyens pour que le jeune soit en sécurité et obtienne rapidement l’aide dont il a besoin. »

     

    Chez Tel-jeunes, le chef d’équipe Hertel Huard rappelle que parler de suicide avec quelqu’un ne suscitera pas des idées suicidaires ni n’aggravera des pensées noires déjà existantes. « Au contraire, ça peut aider à désamorcer la crise, dit-il. Tout comme on ne juge jamais les jeunes, on ne jugera pas la série. Au contraire, y accoler un interdit peut augmenter l’intérêt qui y est porté. Par contre, on tient à soulever le point que les jeunes ont besoin d’être accompagnés. »

     

    Le psychologue Réal Labelle rappelle que « dans la quasi-totalité des suicides, il y a une crise. Et cette crise est réversible, on s’en sort ! » De plus, la majorité des personnes qui attentent à leurs jours souffrent d’une maladie mentale, laquelle, elle aussi, peut être traitée. « Il importe de mettre l’accent sur les raisons non pas pour mourir, mais pour vivre. »

    Besoin d’aide? Ligne j’appelle 1-866 277-3553
    Jeunesse J’écoute 1-800 668-6868
    Tel-jeunes 1-800 263-2266

     













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