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    Les peaux de lapin

    Je reviens à vélo chez moi, tête en l’air, dans le soleil encore timide du printemps. L’esprit en joie, je me dis que je n’ai pas à demander aux choses qui m’entourent d’autres plaisirs que ceux de leur présence, de leur beauté, de leur éclat.

     

    Et voilà qu’arrivé à deux pas de chez moi, dans un quartier populaire que je vénère, je tombe sur un attroupement de pompiers et de véhicules d’urgence. Un grand festival de gyrophares, où des spectateurs accourent et se disputent les meilleures places.

     

    Sous les fenêtres d’un modeste immeuble en briques blanches, du type de ceux trop nombreux que nous a donnés le manque de planification architecturale de Montréal, les pompiers ont déployé un épais matelas gonflable. Du troisième étage, un homme menace de sauter de son balcon. Ses voisins sortent leur tête par les fenêtres. Et ils se tordent le cou pour essayer de mieux apercevoir celui qui souhaite se le casser.

     

    Les walkies-talkies grésillent. On tente de raisonner le malheureux, selon un scénario que je n’entends pas.

     

    La scène donne envie d’aller s’enfermer pour boire du scotch jusqu’à savoir parler parfaitement écossais.

     

    Ma bulle printanière se dégonfle d’un coup.

     

    À tourbillonner dans le torrentiel du quotidien, le monde ne devient souvent que le reflet de ce qu’on veut en voir : moi, au printemps, je vois de petits oiseaux. Il est bien sans doute de voler au printemps, mais pas au point d’oublier le sort bien terre à terre de nos semblables.

     

    Quelques chocs avec la réalité permettent parfois de voir à quel point nous perdons pied.

     

    Mon voisin, mon frère, toi l’hypothéqué qui te cognes sur la tête avec un marteau emprunté…

     

    Pourquoi fait-on semblant de ne te voir qu’à moitié ?

     

    En avril l’an passé, un itinérant doublé d’un violoniste étonnant, Mark Landry, un homme bien connu des usagers du métro dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, avait fait les manchettes. Vous vous souvenez de lui ? Ce pauvre musicien à la vie tortueuse avait perdu son violon. Volé ou égaré ? Ce n’était pas bien clair. Mais l’affaire avait vite gonflé hors de toute proportion : reportages, bulletins de nouvelles, photographies à la une des journaux, déclarations publiques…

     

    Son désespoir étant à l’évidence sincère et sa présence dans le quotidien des passants étant appréciée, on s’était empressé de lui trouver un nouvel instrument pour que tout puisse continuer exactement comme avant. Il fallait pour ainsi dire trouver à sauver notre idée toute faite de notre bonté pour continuer de nous aveugler dans le soleil du printemps.

     

    Un orchestre établi et un commerçant lui avaient offert un instrument tout en s’offrant du coup une jolie visibilité. Un simple citoyen lui avait aussi offert un autre violon, mais en tenant pour sa part à l’anonymat de sa générosité plutôt qu’à la publication de communiqués capables d’assurer sa publicité. Cela sans compter, si je me souviens bien, que l’instrument initialement égaré par son singulier propriétaire avait fini par être retrouvé.

     

    Mark Landry est une de ces malheureuses peaux de lapin que la société aime caresser de ses charités à quelques moments particuliers de l’année afin de se rassurer. Mais un an plus tard, bien entendu, il est toujours à la rue.

     

    La plupart du temps, on se retrouve devant des situations qu’illustrait Jacques Prévert dans les vers de Vie de famille : « c’est comme le secours aux noyés/On vous sort de la flotte/On vous fait les tractions/Et puis la farce jouée/On vous refout dans le fond ».

     

    Malgré un taux de pauvreté qui se maintient année après année à environ 15 % selon les indicateurs, notre riche société continue de s’offrir à bas prix l’illusion répétée de sa générosité sans rien changer à la structure qui préside néanmoins au maintien de cette honteuse disparité.

     

    Selon le bilan annuel des banques alimentaires du Québec, le nombre de personnes ayant reçu de l’aide alimentaire d’urgence a augmenté de 34,5 % en 8 ans. Les organismes n’arrivent plus à suffire à la demande. En 2016, près de la moitié de ces organismes (46,2 %) ont manqué de denrées pour suffire à nourrir ceux qui se présentaient à eux.

     

    Près de chez moi, je croise Mark Landry de temps à autre. Je le vois avec ou sans violon, selon la saison de ses malheurs. La semaine dernière, comme souvent, il ne l’avait plus. Dans ses mains de virtuose du métro, il tenait plutôt une affiche de carton grossièrement crayonnée de sa main : « violon volé ». Le même message en somme qui, l’an passé, avait suscité tant de sanglots longs. Le lendemain, débrouillard, il jouait à nouveau sur un instrument. Je l’ai entendu alors interpréter à sa façon Le printemps de Vivaldi.

     

    Le printemps revient toujours. Aussi n’est-il jamais trop tard pour que l’humanité apprenne enfin à mieux cultiver son jardin.













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