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    Idées

    La liberté d’expression est aussi un objet et un moyen de lutte sociale

    12 avril 2017 | Normand Landry - Professeur à la TELUQ, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en éducation aux médias et droits humains, et chercheur au Centre de recherche interuniversitaire sur la communication, l’information et la société (CRICIS) | Actualités en société
    «Il y a ces libertés qu’on proclame fondamentales pour ensuite prestement justifier de les limiter sitôt qu’elles indisposent», fait remarquer Normand Landry.
    Photo: iStock «Il y a ces libertés qu’on proclame fondamentales pour ensuite prestement justifier de les limiter sitôt qu’elles indisposent», fait remarquer Normand Landry.

    Les médias, parmi lesquels Le Devoir, ont récemment traité de liberté d’expression avec un intérêt renouvelé.

     

    Il y a ces libertés qu’on proclame fondamentales pour ensuite prestement justifier de les limiter sitôt qu’elles indisposent, sitôt qu’elles se voient associées à des contraintes et à des obligations, soient-elles morales ou juridiques.

     

    La notion de « liberté d’expression » illustre précisément cet apparent paradoxe. Parfois idolâtrée, cette liberté fait néanmoins l’objet d’assauts incessants et de controverses récurrentes ; constitutionnalisée, elle trouve dans ses applications juridiques des limites qui en restreignent considérablement la portée. Au Québec et au Canada, la notion de « liberté d’expression » renvoie tout à la fois à un droit de la personne, à un droit constitutionnel, et à une norme morale.

     

    Dans le cadre des débats qui nous animent, il arrive fréquemment que l’on confonde ces trois facettes. Pierre Trudel (Le Devoir, 4 avril) soutient que la liberté d’expression est ce que le droit nous dit qu’elle est : lui seul peut légitimement la définir et en poser les limites. Dans une société pluraliste, elle ne saurait se moduler selon les préférences et intérêts de chacun. Ce serait ouvrir grand la porte à la censure, aux sensibilités qui s’accommodent mal des propos que d’autres jugent acceptables ou même opportuns. Soit, mais le droit n’est pas une chose déconnectée du social ; il se module en fonction des consensus, des époques, des contextes. Une culture de liberté d’expression favorise bien plus l’émergence de robustes et sains débats publics que des règles juridiques que l’on oppose dans un système de justice toujours inaccessible pour la vaste majorité de la population. Il est sain et nécessaire que l’on se questionne sur les limites de la liberté d’expression à un niveau moral et social.

     

    La fin des exclusions

     

    Marcos Ancelovici (Le Devoir, 1er avril 2017) rappelle que cette liberté d’expression se module selon les privilèges en société : tous n’ont pas la même capacité à s’en saisir. Des pans entiers de notre société peinent à se faire entendre — ce sont ces gens dont on parle beaucoup, mais qu’on entend peu : minorités culturelles, sexuelles, ethniques, gens en situation de pauvreté. Ainsi « capturée » par les élites, la liberté d’expression pourrait alors renforcer des inégalités. Cela est très vrai. Mais la solution au problème n’est certainement pas de légitimer les gestes et actions qui cherchent à empêcher l’expression de discours que l’on estime être en droit de qualifier unilatéralement de « xénophobes », de « transphobes, », de « colonialistes » ou de « sexistes », comme l’a récemment fait l’Association facultaire étudiante des sciences humaines de l’UQAM. Dans un texte publié dans Ricochet, Alain Savard va plus loin encore, il dit : rien ne sert de dialoguer avec les élites et leurs représentants, nous sommes en lutte. On ne saurait dire mieux pour illustrer les risques d’une société qui se polarise et qui se replie, à gauche comme à droite, en sacrifiant au passage un principe de débat public pourtant fondamental. La lutte contre les inégalités expressives est une avenue beaucoup plus prometteuse et productive que la constitution de ghettos idéologiques et les appels à la censure.

     

    Valérie Lefebvre-Faucher, finalement (Le Devoir, 1er avril 2017), se demande pourquoi on se préoccupe tant de la liberté d’expression des gens — des hommes, pour la plupart — qui ont des tribunes et qui s’imposent dans l’espace public alors que tant d’entre nous continuent à être confinés à la marge, dans des zones d’ombre. La question est peut-être ici : il devient intenable, dans une société pluraliste et profondément inégale, de continuer à tolérer ces inégalités qui proscrivent une réelle diversification du début public. Plutôt que de récuser un principe de liberté d’expression ayant joué un rôle majeur dans la démocratisation des sociétés, il conviendrait de s’en saisir pour exiger la fin de ces exclusions. Si elle est d’abord un principe juridique, la liberté d’expression est aussi un objet et un moyen de lutte sociale.













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