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    Meurtre de Daphné Boudreault

    La nécessité de mieux comprendre la violence conjugale

    29 mars 2017 | Simon Lapierre - Professeur agrégé à l’École de service social de l’Université d’Ottawa et membre du Collectif de recherche féministe anti-violence (FemAnVi) | Actualités en société
    «Il serait essentiel de s’assurer que les policiers et les autres acteurs du système de justice aient les compétences et les ressources nécessaires pour évaluer adéquatement les situations de violence conjugale», estime Simon Lapierre.
    Photo: iStock «Il serait essentiel de s’assurer que les policiers et les autres acteurs du système de justice aient les compétences et les ressources nécessaires pour évaluer adéquatement les situations de violence conjugale», estime Simon Lapierre.

    Le meurtre de Daphné Boudreault aux mains de son ex-conjoint Anthony Pratte soulève plusieurs questions concernant le travail des policiers dans les situations de violence conjugale. L’enquête qui a été confiée au Bureau des enquêtes indépendantes permettra peut-être de répondre à certaines de ces questions, de cerner les erreurs commises par les policiers et d’émettre un certain nombre de recommandations pour éviter que de telles situations se reproduisent dans le futur.

     

    Néanmoins, les informations dont nous disposons jusqu’à maintenant semblent démontrer, une fois de plus, la nécessité de revoir la façon dont les policiers et les autres acteurs du système de justice comprennent la violence conjugale.

     

    Plus que des actes de violence

     

    Dans leur travail, les policiers et les autres acteurs du système de justice s’intéressent essentiellement aux actes criminels, tels que définis dans le Code criminel canadien. En ce sens, la violence conjugale est généralement comprise comme un acte de violence ou comme une série d’actes de violence commis par un individu à l’endroit de sa conjointe ou de son ex-conjointe. Traditionnellement, ce sont surtout les actes de violence physique qui ont été considérés, mais au cours des dernières années, des efforts considérables ont été déployés pour faire reconnaître d’autres formes de violence, incluant la violence psychologique et le harcèlement — même s’il semble encore extrêmement difficile d’en faire la preuve dans le système de justice. Malgré ces changements, la violence conjugale est toujours comprise sous l’angle des actes de violence commis par un individu.

     

    Toutefois, il est de plus en plus évident que, pour être en mesure de bien évaluer les situations de violence conjugale et les risques qu’elles posent pour la sécurité des femmes, il est essentiel de comprendre les dynamiques complexes qui permettent aux agresseurs d’établir et de maintenir leur contrôle et leur emprise sur leur conjointe ou leur ex-conjointe.

    Il serait souhaitable de revoir notre cadre législatif pour reconnaître le caractère criminel du contrôle coercitif
     

    À cet égard, l’auteur américain Evan Stark propose une compréhension de la violence conjugale fondée sur la notion de contrôle coercitif plutôt que celle plus étroite centrée sur des actes de violence. Ainsi, tout en documentant les actes de violence, qui peuvent constituer des actes criminels, il s’avère essentiel de considérer également les diverses tactiques utilisées par les agresseurs pour contrôler leur conjointe ou leur ex-conjointe, la priver de liberté et la dépouiller de son estime d’elle-même. Ces tactiques peuvent inclure l’isolement, la manipulation, le dénigrement, ainsi que les critiques et la surveillance constante. Examinées de manière isolée, ces tactiques ne constituent pas des actes de violence ou des actes criminels, mais l’accumulation de celles-ci permet néanmoins aux agresseurs d’augmenter graduellement l’emprise qu’ils ont sur leur conjointe ou sur leur ex-conjointe. Avec le temps, les femmes peuvent en venir à se sentir totalement sous l’emprise de l’agresseur, au point où ce dernier ne ressent plus nécessairement le besoin d’avoir recours aux actes de violence pour établir son autorité. Un regard, un signe ou un mot peut parfois être suffisant pour que l’agresseur réaffirme son pouvoir sur la victime.

     

    La période postséparation

     

    La période postséparation en est une particulièrement dangereuse pour les femmes victimes de violence conjugale, dans la mesure où plusieurs agresseurs tentent par tous les moyens de maintenir leur emprise sur leur ex-conjointe. Les policiers et les autres acteurs du système de justice doivent être plus conscients de cette réalité, et la notion de contrôle coercitif permet de comprendre que les agresseurs peuvent utiliser diverses tactiques pour maintenir cette emprise sur leur ex-conjointe. Ainsi, l’évaluation de la dangerosité doit reposer sur beaucoup plus qu’une simple documentation des actes de violence ou des actes criminels. Dans ce contexte, les téléphones, les systèmes de messagerie, les courriels et les médias sociaux sont des outils de surveillance et de contrôle fréquemment utilisés par les agresseurs.

     

    Des changements nécessaires

     

    À court terme, il semble essentiel de s’assurer que les policiers et les autres acteurs du système de justice aient les compétences et les ressources nécessaires pour évaluer adéquatement les situations de violence conjugale, en tenant compte des dynamiques complexes de contrôle coercitif et non seulement des actes de violence ou des actes criminels. À plus long terme, il serait probablement souhaitable de revoir notre cadre législatif pour reconnaître le caractère criminel du contrôle coercitif. En 2015, une nouvelle mesure législative relative au contrôle coercitif entrait en vigueur au Royaume-Uni. Même si des données indiquent que les policiers ont eu peu recours à cette mesure durant les mois suivant son entrée en vigueur, elle a néanmoins permis de pallier une lacune importante pour les situations de violence conjugale où il était difficile de porter des accusations compte tenu de l’absence d’un acte de violence physique.

     

    Mais tous ces efforts seront en vain si les policiers et les autres acteurs du système de justice ne prennent pas suffisamment au sérieux les femmes lorsqu’elles sont victimes de violence conjugale ou lorsqu’elles affirment craindre pour leur sécurité ou pour leur vie.













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