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    Fournier

    Le Conseil supérieur de la langue française a décidé de me décerner son prix Jules-Fournier. Puis-je au moins vous dire pourquoi j’en suis très fier, ce que je n’ai guère pu faire dans une soirée un peu guindée animée par Charles Tisseyre ?

     

    Au temps où j’étais étudiant à l’Université Laval, le sociologue Fernand Dumont m’avait un jour apostrophé dans un corridor. Je n’étais pas son élève. Je n’étudiais pas la sociologie. Mais je connaissais bien sûr sa contribution à notre vie collective. Dumont était un nom.

     

    Il souhaitait avoir avec moi une discussion. À son bureau, il me dit m’avoir lu. Je publiais alors des textes ici et là. Il était curieux de savoir de quelles lectures je me chauffais. « Vous connaissez Jules Fournier ? », me demanda-t-il. Non, je ne le connaissais pas. Qui à 20 ans connaît cet écrivain mort en 1918 à l’âge de 33 ans ?

     

    Dumont tendit le bras vers sa bibliothèque pour en tirer un recueil de chroniques de Fournier rassemblées dans la collection du Nénuphar, la seule longtemps à éclairer le ciel de notre littérature. « Je crois que Fournier va vous plaire », me dit-il avec un léger sourire dessiné sur ses lèvres fines. Comme j’avais faim de conseils pareils, je me jetai sur ces textes.

     

    J’ai aimé tout de suite Jules Fournier. Il ne se laisse pas faire. Il est partie prenante de la vie. Fournier se bat. Même quand il paraît vaincu, le malheur chez lui devient un phare qui éclaire des portions obscures de la vie sociale. Du fond d’une prison où on l’a enfermé, il arrive par exemple à écrire et à nous aider à situer la place du pénitencier dans notre société. Fournier croit ses mots capables de susciter l’action. Il est un journaliste de combat. Il n’abdique pas. Fidèle à ses principes, il fait son devoir, au journal d’Henri Bourassa comme ailleurs.

     

    Il déteste les indifférents, ces poids morts de l’histoire. Il regarde et parle à partir de lui-même, sans s’efforcer de le cacher. Sa contribution à la vie collective est animée d’une lumière morale. Il ne confond pas l’objectivité avec la neutralité. Il offre son bras pour soutenir un monde qu’il croit meilleur.

     

    J’admire surtout le fait qu’il défende haut et fort, contre vents et marées, sa liberté d’écrivain, souvent d’ailleurs avec beaucoup d’humour. La vie pulse en lui. Et c’est parce qu’il est aussi vivant que les indifférents l’irritent à ce point.

     

    Si Fournier a des partis pris qui ne me plaisent pas toujours, je ne me sens pas pour autant le besoin de le juger. Il offre des perspectives : voyez ses faiblesses, puis voyez les nôtres.

     

    Un hiver, je me souviens avoir cherché sa tombe au cimetière de la Côte-des-Neiges. La stèle est modeste, cachée derrière un buisson. Puis je me suis employé, il y a plusieurs années, à republier de ses textes chez différents éditeurs. Lorsque mon premier fils naîtra, c’est le prénom de Jules qui l’emportera.

     

    Mais il n’est guère question de Jules Fournier dans notre société, sauf quand vient le temps d’attribuer le prix qui porte son nom. On pourrait croire que cela tient à cette invalidation générale qui a frappé une large part de l’histoire du Canada français d’avant la Révolution tranquille. Plusieurs pans de ce monde auquel appartenaient nos devanciers sont en effet tombés dans l’oubli. Les références nécessaires pour les saisir se sont pour ainsi dire évanouies.

     

    L’usure des temps passés et la sottise du temps présent nous ont convaincus qu’il valait mieux désormais chercher des repères ailleurs que chez nos pères. Or je crois que cette explication souvent donnée pour expliquer notre rapport trouble au passé du Canada français est largement injuste pour comprendre la relative absence de Jules Fournier dans notre société. Car à la différence de plusieurs oeuvres venues de nos devanciers, celle de Fournier n’a pas pris une ride. Il est drôle, éloquent, souvent baveux comme ce n’est plus permis.

     

    Il me semble que, si on en parle peu aujourd’hui, cela tient plutôt au fait qu’il existe un consensus de longue date pour contrer des hommes pareils, même s’ils ne sont pourtant pas aussi décapants que des Karl Kraus. On peut en effet tout à fait se plaindre de l’avarice de l’espace public pour des plumes de ce genre.

     

    Ainsi suis-je quasi certain que Jules Fournier n’aurait jamais pu recevoir le prix qui porte aujourd’hui son nom. En son temps, Fournier était déjà accablé par la justice et le conformisme. Nombre de textes qu’il est parvenu à publier non sans difficulté ne le seraient tout simplement pas aujourd’hui devant la menace de poursuites coûteuses. Alors que tout est désormais judiciarisé, on aurait vite fait de le faire taire. Ses textes tomberaient dans les tranchées de ceux qui ne sont jamais publiés ou, pire, des textes qui ne sont jamais rédigés, faute d’un véritable espace capable de les diffuser.

     

    Pour rendre l’époque plus intelligible, il me semble nécessaire de se donner la peine de revenir à Jules Fournier. Pas nécessairement pour toutes les idées qui sont les siennes, mais avant tout pour le sens de la liberté qui s’en dégage.

     

    Au lieu de prendre du muscle grâce à des têtes fortes comme lui, on se contente trop souvent des chairs flasques d’idées désossées. Et il s’en trouve ensuite pour s’étonner que notre présent ne soit pas assez tonifiant !













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