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    Agressions sur les campus: les victimes laissées à elles-mêmes

    Moins de 12% des cégeps et universités ont une politique spécifique sur la violence sexuelle

    Sur les 65 établissements postsecondaires publics du Québec, seulement 3 universités et 5 cégeps ont une politique spécifique pour lutter contre les agressions sexuelles.
    Photo: Michaël Monnier Archives Le Devoir Sur les 65 établissements postsecondaires publics du Québec, seulement 3 universités et 5 cégeps ont une politique spécifique pour lutter contre les agressions sexuelles.

    Un soir de printemps, Andréanne* s’est rendue chez un de ses professeurs de cégep, qui avait l’habitude de faire des soirées chez lui, dans l’espoir d’y retrouver ses amis. Elle venait de se disputer avec son copain. Elle avait besoin de parler. Mais ce soir-là, il n’y avait personne. Elle s’est retrouvée seule avec le professeur.

     

    « J’étais en larmes, roulée en boule sur le divan, se remémore l’étudiante. C’est là que ça s’est produit. Je ne pouvais pas bouger. Je ne comprenais pas. J’avais des haut-le-coeur. J’ai juste fermé les yeux en attendant que ça finisse. »

     

    Elle a mis du temps à accepter que ce n’était pas de sa faute. Quelques mois plus tard, elle s’est résolue à en parler à une professeure, en qui elle avait confiance. Cette dernière l’a appuyée dans ses démarches pour trouver de l’aide.

     

    Elle a songé à porter plainte à la police, mais elle trouvait cela trop formel, trop long. « J’ai porté plainte à mon cégep parce que c’était plus proche de [ma réalité]. On parle ici d’un prof et d’une élève, je me disais que ça allait se régler tout de suite, raconte la jeune femme. Je me disais : “Ça va changer, ça n’arrivera pas à d’autres filles.” Mais c’était super difficile, je ne savais pas dans quoi je m’embarquais. »

     

    Contre toute attente, Andréanne s’est heurtée à une fin de non-recevoir. « Ils m’ont demandé si ça s’était produit sur le terrain de l’école ou via le système de messagerie interne. Non. Alors ils m’ont répondu : “L’école n’a aucune responsabilité dans ton cas, il n’y a rien qui concerne les agressions sexuelles professeur-élève dans le guide d’éthique.” »

    17%
    C’est le pourcentage des victimes d’agression sexuelle qui peinent à poursuivre leurs activités à l’université.

    Source: enquête ESSIMU
     

    Des politiques à géométrie variable

     

    Si Andréanne avait étudié dans un autre cégep, elle aurait peut-être pu porter plainte ou espérer que son professeur soit suspendu ou congédié. Mais la situation varie d’un établissement à l’autre, a pu constater Le Devoir, qui a sondé l’ensemble des cégeps et universités du Québec pour brosser un portrait des politiques en vigueur en matière de traitement des plaintes.

     

    Sur les soixante-cinq établissements postsecondaires publics du Québec, seulement trois universités et cinq cégeps ont une politique spécifique pour lutter contre les agressions sexuelles sur les campus, a appris Le Devoir.

     

    Certains disposent d’une politique de civilité ou d’un code d’éthique, mais la majorité des institutions ne se réfèrent qu’à la Politique contre le harcèlement, imposée à tous les employeurs par Québec. Certaines institutions l’ont élargie pour y inclure le harcèlement sexuel en contexte étudiant, mais ne l’ont pas adaptée en conséquence.


    Voyez le témoignage de Max

     

     

    En effet, certaines politiques recommandent à la victime de commencer par aller « parler » à la personne en cause — ce qui crée beaucoup de stress chez les victimes d’agression sexuelle — ou la dirigent vers son supérieur immédiat, ce qui porte à confusion dans le cas où la victime est un étudiant.

     

    Seulement huit établissements disposent d’un bureau pour recevoir les victimes de violences à caractère sexuel. Ailleurs, on dirige la victime vers le bureau des affaires étudiantes, le recteur, le directeur de département, le bureau des ressources humaines, le secrétaire général, etc. Les victimes, comme a pu le constater Le Devoir, peuvent aller d’un bureau à l’autre avant d’atterrir au bon endroit, répétant chaque fois leur histoire, et obtenant souvent des réponses contradictoires.

     

    Au sein d’une même institution, la procédure fluctue souvent en fonction du statut de la personne mise en cause. À l’Université de Montréal, par exemple, une étudiante qui veut porter plainte contre un professeur ou un chargé de cours doit passer deux fois à travers le processus pour plaider sa cause devant le comité de discipline. La plaignante n’aurait eu à franchir toutes les étapes prévues qu’une seule fois si l’agresseur avait été un étudiant. L’université reconnaît qu’il s’agit d’un « passage douloureux » pour la victime et s’apprête à modifier cette façon de faire.

     

    Bordel

     

    « Les victimes ne savent pas où se pitcher pour aller chercher de l’aide, constate Audrey Lemay, sexologue et ex-intervenante auprès des victimes d’agression sexuelle à l’UQAM. Les informations sont distribuées en vrac la première semaine de la première session, au moment où les étudiantes sont bombardées d’informations de toutes sortes. Après ça, l’information n’est pas facilement accessible. »

     

    Sur les sites Web de soixante-cinq cégeps et universités, à peine dix-huit affichent des informations claires et précises sur la façon de porter plainte, a pu constater Le Devoir. Et à part quelques rares exceptions, il faut parfois chercher longtemps pour y avoir accès.

     

    « C’est le bordel, confirme Sandrine Ricci, coordonnatrice du Réseau québécois en études féministes et coauteure du rapport de l’enquête ESSIMU sur les violences sexuelles en milieu universitaire au Québec. Les sites sont souvent désuets ou n’ont pas été mis à jour depuis des mois, voire des années. La réponse institutionnelle s’illustre aussi de cette manière. De façon globale, la réponse est inadéquate, malgré des variations. »

     

    Plaintes

     

    Selon la compilation sommaire effectuée par Le Devoir (découvrez les résultats obtenus à la fin de l'article), l’ensemble des universités québécoises n’aurait enregistré que 106 plaintes officielles au cours des 10 dernières années.

    9%
    C’est le pourcentage des victimes en état de choc post-traumatique à la suite d’une forme de violence sexuelle.

    Source: enquête ESSIMU

    Un chiffre totalement farfelu quand on sait qu’une étudiante sur trois a vécu une forme de violence à caractère sexuelle depuis son arrivée à l’université, selon l’enquête Sexualité, sécurité et interactions en milieu universitaire (ESSIMU), qui a sondé plus de 9000 étudiants, professeurs et membres du personnel de six universités québécoises.


    « Vu la fréquence de victimisation que nous avons repérée dans notre étude, on voit bien qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond », soutient Sandrine Ricci, coauteure de l’étude.
     

    « C’est irréaliste », renchérit Massil Benbouriche, chercheur à l’École de criminologie de l’Université de Montréal et auteur d’une étude récente sur la coercition sexuelle.

     

    Le coup de sonde mené par Le Devoir révèle que plusieurs universités compilent le nombre de consultations au bureau du harcèlement — lorsqu’elles en ont un —, mais pas le nombre total de plaintes. D’autres ne recensent que le nombre de plaintes. Dans plusieurs universités, les données sont disponibles depuis peu, alors que d’autres ont cessé de compiler les statistiques ces dernières années, faute de ressources. Peu d’institutions tiennent un registre du type de plainte, du statut de la victime — étudiante ou employée — et de la personne mise en cause. Une université a plaidé la confidentialité pour refuser de fournir ses chiffres.

     

    Signalements

     

    Le nombre de signalements est plus élevé. Notre enquête fait état de 404 signalements, pour un grand total de 510 plaintes et signalements en dix ans pour l’ensemble des universités québécoises. Les chiffres fluctuent fortement d’un endroit à l’autre. Pour des universités de tailles comparables, fréquentées par plus de 40 000 étudiants, les signalements varient entre 17 et 107 signalements au cours des dix dernières années, incluant parfois les plaintes officielles.

     

    « Le signalement est déjà un indicateur plus valide, bien que sous-estimé, croit M. Benbouriche. Et ça reste encore très peu par rapport à la prévalence que l’on connaît. »

     

    Ces chiffres ne concordent d’ailleurs pas avec les résultats de l’enquête ESSIMU, qui évalue que 10 % des victimes ont dénoncé les événements aux autorités universitaires et que 70 % d’entre elles l’ont fait dans l’espoir d’obtenir « un accompagnement dans les démarches de dénonciation ou de plainte ».

     

    Cégeps

     

    Les informations sont encore plus fragmentaires et le manque de transparence criant dans les cégeps, certains établissements ayant tout simplement ignoré les demandes répétées du Devoir. Sur les quarante-huit cégeps publics, seulement douze ont dévoilé leurs chiffres, certains évoquant « quelques cas » ou « peu de plaintes ». « Ce n’est pas un enjeu majeur au Collège d’Alma puisqu’aucune plainte formelle n’a été déposée pendant la période de référence », répond Frédéric Tremblay, conseiller en communications. Les chiffres transmis au Devoir font état de seulement douze plaintes reçues en dix ans dans l’ensemble des cégeps.

     

    Ce désert de statistiques sur les violences à caractère sexuel en milieu collégial a été dénoncé en janvier dernier par plusieurs groupes, dont la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) et la Fédération des enseignants de cégep (FEC). « Il est urgent de savoir de quoi on parle exactement », a écrit la FEC dans le mémoire présenté à Québec.

     

    Pour Massil Benbouriche, cette opacité traduit un problème de « culture institutionnelle ». « Pendant des décennies, ça a peut-être été plus facile de fermer les yeux sur ce problème. Il n’y a donc pas de structures ou de bureaux adaptés pour prendre les plaintes. »

     

    La réponse universitaire

     

    Les universités sont bien au fait du problème. Dans son rapport sur le harcèlement et les violences à caractère sexuel dans le milieu universitaire, le Bureau de coopération interuniversitaire (BCI) notait en octobre dernier que « les établissements ne sont pas tous au même niveau quant aux efforts déployés pour contrer les violences à caractère sexuel et offrir des ressources ».

     

    L’un des auteurs de ce rapport, Pascale Poudrette, va plus loin. « Les politiques et les façons de traiter les plaintes sont différentes. Il y a de belles initiatives, mais énormément de travail à faire. Pas un établissement ne peut dire qu’il est au-dessus de la mêlée. »« Il s’avère indispensable qu’une politique […] démontre la reconnaissance des problèmes à caractère sexuel sur les campus et énonce, par le fait même, l’engagement des établissements à intervenir contre ces abus », constatait le groupe de travail.

     

    Question de réputation

     

    Toutes les victimes rencontrées par Le Devoir partagent le même sentiment. Au-delà des réponses formelles et des politiques de façade, ces institutions ont d’abord eu à coeur leurs propres intérêts et essayé, chacune à leur façon, de « balayer sous le tapis » leurs histoires.

     

    « Tout est fait pour que la victime se décourage », dénonce une étudiante de l’Université de Montréal, sous le couvert de l’anonymat. Même son de cloche pour Paniz, pour Véronique, pour Nina, pour Andréanne, pour Max, qui a finalement abandonné ses études faute de réponse satisfaisante de son université, et pour bien d’autres…

     

    « C’est la culture du silence, résume la chercheuse Sandrine Ricci. La réponse institutionnelle, elle est dans la préservation des intérêts de l’institution et non dans le soutien aux victimes. On ne veut pas voir le nombre d’inscriptions diminuer, ne pas nuire au recrutement de professeurs et de chercheurs de prestige et d’envergure. On veut préserver sa réputation. »

     













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