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    Signe religieux ou patrimoine culturel?

    22 mars 2017 | Yves Laframboise - Ethno-historien et auteur, Québec | Actualités en société
    «Ce n’est pas l’objet en lui-même et son utilisation qui déterminent s’il est patrimonial ou non, religieux ou non», soutient Yves Laframboise.
    Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne «Ce n’est pas l’objet en lui-même et son utilisation qui déterminent s’il est patrimonial ou non, religieux ou non», soutient Yves Laframboise.

    Le récent débat sur la présence d’un crucifix dans le hall d’entrée de l’hôpital Saint-Sacrement à Québec a entraîné des déchirements publics quant au fait de le maintenir en place ou non. Plusieurs ont même remis en question le fait qu’il soit, ou puisse être, considéré comme un objet patrimonial.

     

    Qu’en est-il vraiment ?

     

    Situons d’abord le contexte législatif lié au concept de patrimoine. Dans les dernières décennies au Québec, la compréhension de ce qu’est notre patrimoine a évolué. Nous sommes passés de la notion de monument historique dans la décennie 1960, entendu au sens d’édifice exceptionnel, à la notion de biens culturels dans la décennie 1980, notion plutôt liée à la culture matérielle d’une société puis, tout récemment, à la notion de patrimoine culturel, notion plus large car englobant désormais la culture immatérielle, des personnages, des lieux et des événements. Cette notion plus large se trouve ainsi formulée dans cet énoncé du préambule de la Loi sur le patrimoine culturel du Québec :

     

    « Elle [la Loi] définit le patrimoine culturel comme englobant non seulement les documents, immeubles, objets et sites patrimoniaux, mais également les paysages culturels patrimoniaux, le patrimoine immatériel et les personnages, lieux et événements historiques.»

     

    Actuellement, des opinions divergentes surgissent ici et là à propos de signes religieux matériels et de leur signification, ou non-signification, religieuse. C’est un débat stérile si on ne l’aborde pas de la bonne façon. Qu’il relève ou non du patrimoine, un crucifix conserve sa signification religieuse. Bien évidemment. Est-ce un motif pour l’interdire dans un espace public qui serait par exemple, régi par la neutralité ou la laïcité ? Pas nécessairement.

     

    Le regard de la connaissance

     

    Ce n’est pas l’objet en lui-même et son utilisation qui déterminent s’il est patrimonial ou non, religieux ou non. C’est la relation que nous avons avec cet objet qui le détermine. On peut poser un regard essentiellement religieux sur un crucifix, mais on peut aussi poser le regard de la connaissance. Que signifie cet objet dans notre histoire, notre culture ? Qui en est l’artiste ? Et ce regard qui est celui de la connaissance raisonnée (ou regard scientifique) n’exclut pas nécessairement le regard de croyance.

     

    Il suffit, à titre d’exemple, de rappeler l’importance des cimetières dans le paysage urbain ou rural québécois, lieux si lourds de symbolique et de culture. Les préoccupations d’une société envers ses morts, les croyances religieuses, et même l’évolution des techniques, les progrès scientifiques, les mouvements architecturaux, les contraintes urbanistiques et juridiques, tout cela se retrouve dans un même lieu de mémoire et peut faire l’objet d’une interprétation, d’une explication portant sur le signifiant culturel. Au Québec des cimetières ont un statut patrimonial.

     

    De même, le crucifix ou tout autre objet religieux — nous pourrions aussi parler de calvaires et de croix de chemin dans le paysage rural — peuvent être considérés comme objets patrimoniaux et par conséquent faire l’objet d’une démarche de connaissance, à condition d’une présentation matérielle conséquente par leur propriétaire.

     

    Dans ce dernier cas, le lieu et la présentation indiqueront au spectateur comment l’objet est perçu par l’institution qui en est la propriétaire. Un lieu accessible à tous, pas nécessairement un musée, sera indiqué. L’interprétation historique de l’objet requerra un ou des textes explicatifs, des photos d’époque, quelquefois une carte géographique, et peut-être d’autres documents. Présenté de cette façon par une institution, l’objet religieux acquerra ainsi son statut d’objet culturel, d’élément de patrimoine, et verra sa signification historique expliquée.

     

    La notion de patrimoine culturel telle qu’elle est définie par la Loi sur le patrimoine culturel est large et englobante. Elle inclut bien évidemment le patrimoine immobilier, mais aussi les emblèmes et toponymes (d’ailleurs visés par l’article 13 de l’actuel projet de loi n° 62) et reconnaît leur présence dans notre société parce que partie intégrante de notre patrimoine. De plus, elle comprend le patrimoine immatériel, ce qui inclut les savoirs traditionnels, les coutumes et les traditions.

     

    Si la dimension patrimoniale du crucifix fait actuellement débat, qu’en sera-t-il des coutumes et traditions ? Car des coutumes, particulièrement celles religieuses ou inspirées de notre passé religieux, pourraient aussi faire débat bientôt, alors qu’elles sont partie intégrante de notre patrimoine immatériel, comme le prévoit la Loi sur le patrimoine culturel et faire l’objet d’une reconnaissance légale, en vertu de pouvoirs municipaux ou provinciaux.

     

    Alors que le débat continue sur la question du crucifix, des questions encore plus complexes que cette dernière sont donc à prévoir dans un avenir pas si lointain. Les antagonistes impliqués auront avantage à utiliser un discours clair tenant compte de toutes les facettes légales, historiques et culturelles de ces questions.













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