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    Idées – Théâtre

    Lever la censure sur la pièce «Djihad»

    13 mars 2017 | Djemila Benhabib - Écrivaine | Actualités en société
    La Ville de Québec a annulé les représentations de la pièce «Djihad».
    Photo: Elyes Ghidaoui La Ville de Québec a annulé les représentations de la pièce «Djihad».

    L'automne prochain, les élèves québécois ne verront pas la pièce de théâtre belge Djihad, d’Ismaël Saïdi. La ville de Québec a pris la décision d’annuler une vingtaine de représentations du spectacle prévues dans des écoles de la ville. Nos bureaucrates ont revêtu l’habit des censeurs pour mettre à l’index une création théâtrale, laissant entendre par le fait même que l’art est dangereux, nocif, destructeur pour ces êtres fragiles que sont nos enfants. Attention, danger ! Alors, autant éloigner leurs esprits du mal, c’est-à-dire de la pensée.

     

    Comme beaucoup de mes concitoyens, cette décision de la ville me révolte au plus haut point et me rappelle l’annulation de la conférence que je devais prononcer à la Maison de la littérature de Québec le 12 février dernier. Grâce à la protestation populaire, la conférence est reprogrammée, le 3 mai. Chers compatriotes, organisons la résistance de nouveau ! Je vous demande de monter au front, encore une fois, pour faire reculer la censure. Djihad met en scène l’histoire de trois gamins bruxellois oisifs qui s’envolent sur le front syrien à la recherche de sens. Parler de l’incroyable capacité d’attraction de Daech qui fauche la vie de nos jeunes, vous n’y pensez tout de même pas ? Taire la réalité. Réduire les horizons. Cacher la vérité. Javelliser le discours. Mais au nom de quoi ?

     

    « Il est devenu essentiel pour la Ville de prendre le temps de bien évaluer si la présentation d’un spectacle comme Djihad, qui aborde le sujet [de la radicalisation] en mettant en scène uniquement des personnages de la communauté musulmane en situation de radicalisation, était l’outil approprié », explique par voie de communiqué l’organisme de théâtre mandaté par la Ville pour organiser la tournée de la troupe belge. Derrière ce jargon de bureaucrates se cache une vision relativiste de la culture. Pour la comprendre arrêtons-nous, un moment, sur le mot clé « uniquement ». Que véhicule-t-il ? En réalité, la ville reproche à Ismaël Saïdi d’aborder le phénomène de la « radicalisation » par le prisme « exclusif » de l’islamisme. Pour gagner les faveurs du maire Labeaume, il aurait fallu noyer le poisson dans l’eau, saucissonner la pièce en autant de radicalismes possibles quitte à faire un catalogue IKEA des radicalismes. On croit rêver. Vous souhaitez explorer le phénomène de la radicalisation des musulmans ? Bien. Pour ce faire, avez-vous réfléchi à la radicalisation des bouddhistes et à celle des amoureux des baleines ? Élargissez vos horizons ! Peu importe si la question même de la réalité est reconsidérée.

     

    Penser sa condition de musulman

     

    Aux yeux du maire tout comme aux yeux de la doxa du relativisme culturel, ne tenir compte dans la création « que » des musulmans participe à les « stigmatiser ». Le péché mortel de Smaël Saïdi aura été de penser sa condition de musulman. Pour échapper à ce piège, on nous suggère fortement de nier les faits pour rééquilibrer les perceptions. Est-ce à dire que la fonction de la culture se résume en un simple rôle d’équilibriste ? Bien entendu, chacun a deviné que le revirement du maire est attribuable à la tuerie du 29 janvier dernier. Cet événement tragique a placé ce maire volubile, connu pour ses déclarations à l’emporte-pièce sur l’immigration (mais pas seulement), au centre de différentes pressions.

     

    Cette conception relativiste de la culture est une grave dérive. Elle porte directement atteinte à la liberté de création, de pensée et d’expression. Le rouleau compresseur du relativisme est là pour réduire à néant notre potentiel de création chaque fois qu’il est question de l’islam. Comment est-ce possible que nous en soyons arrivés là, nous, Québécois dont l’histoire récente est pourtant marquée par notre sortie de la censure ? Faut-il que nos décideurs soient devenus amnésiques pour que l’on oublie tous les combats autour de la pièce coup-de-poing de Denise Boucher Les fées ont soif à Québec, qui réclamait pour les femmes le « simple » droit à la jouissance… en 1978 (il n’était pas trop tôt) ? Faut-il que nos artistes se soient engourdis dans le confort et l’indifférence pour laisser la censure, de nouveau, menacer nos créations ? Faut-il que la crise sociétale que nous traversons soit profonde pour nous enfoncer dans le conformisme et nous complaire dans le silence coupable ?

     

    Au Québec comme au Canada, la machinerie de la censure est en marche. Chaque fois qu’il est question de l’islam, l’artillerie s’alourdit pour réduire au silence des voix dissidentes. Tout comme en France, les islamistes instrumentalisent les tribunaux pour punir les récalcitrants. La judiciarisation du débat public met un frein considérable à l’expression de la parole libre. Nos Parlements, ceux des provinces tout comme le Parlement fédéral débattent ou adoptent des motions sur l’islamophobie sans même en définir les contours. De telles attitudes cultivent les pires préjugés à l’endroit des musulmans les présentant comme des somnambules serviles coincés dans leur statut de croyants. Je mesure, chaque jour, depuis la parution de mon livre Ma vie à contre-Coran en 2009, nos reculs. J’ai rêvé de devenir citoyenne, en Algérie, dans un pays où l’exercice démocratique était un sport de combat. Maintenant que je vis dans une démocratie, on cherche à m’enfermer dans un silence coupable. Je n’y comprends plus rien.

     

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