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    La Réplique

    Le «choc des civilisations»: une thèse dangereuse

    9 février 2017 | Jean-Claude Ravet - Rédacteur en chef de «Relations» et auteur de «Le désert et l’oasis. Essais de résistance» (Nota Bene 2016) | Actualités en société
    Marche en solidarité avec la grande mosquée de Québec, le 5 février
    Photo: Alice Cliche Agence France-Presse Marche en solidarité avec la grande mosquée de Québec, le 5 février

    Le déclencheur « Pour Huntington, une fois la guerre froide terminée, nous sommes entrés dans un monde où ce ne sont plus les idéologies ou l’opposition Nord-Sud, mais les civilisations qui sont devenues les principales sources de conflits. »

    — Christian Rioux, «Huntington avait raison»Le Devoir, 3 février 2017

    Étrange chronique que celle que nous a livrée Christian Rioux au lendemain de l’attentat tragique de Québec : « Huntington avait raison » (Le Devoir, 3 février 2017). On se serait attendu de sa part plutôt à un regard depuis la France sur cet événement, qui concorde en tout point avec ses préoccupations de longue date. Il aurait pu nous parler des multiples réactions de soutien des Français aux familles des victimes, et même des commentaires stupéfiants de groupes de droite et laïcistes européens comme La riposte laïque, qui voit dans l’attentat de Québec « l’expression d’une résistance violente à une occupation non moins violente » ! Or, il a préféré nous parler de la thèse du « choc des civilisations » de Samuel Huntington, qui met dos à dos, entre autres, le monde musulman et l’Occident, s’attardant sur un livre qui l’accrédite, Décadence (Flammarion, 2017) du philosophe Michel Onfray. Ce dernier, rappelons-le, se démarque de manière caricaturale par sa lecture fondamentaliste de la Bible et du Coran (Penser l’islam, Grasset, 2016) et par sa conception essentialiste des croyants et de la religion en général.

     

    Au moment où au Québec on essaie de panser les plaies du tragique attentat, Christian Rioux choisit ainsi d’attiser les craintes, bien françaises, de ceux qui voient en l’islam une menace pour l’Occident, en se servant d’une thèse pour le moins controversée. C’est de très mauvais goût. Car, loin de décrire l’état du monde, la thèse de Huntington sur le soi-disant « choc des civilisations », qu’il emprunte au très néoconservateur Bernard Lewis, cherche à consolider la stratégie militariste néoconservatrice étasunienne qui a pris forme à la fin des années 1990. L’attaque terroriste du 11 septembre 2001 à New York lui donnera l’occasion de se déployer. Cette thèse cherche à cibler un nouvel ennemi — en remplacement du bloc soviétique — pour consolider l’hégémonie géopolitique chancelante des États-Unis. Loin d’être « visionnaire », comme le prétend Rioux, elle joue simplement le rôle d’une prophétie autoréalisatrice. Pour le comprendre, je renvoie le lecteur au dossier de Relations « Sortir du “ choc des civilisations ” » (no 781, décembre 2015), notamment l’article de l’historien Samir Saul « La fabrique de l’ennemi civilisationnel ».

     

    Depuis quand en effet sommes-nous en guerre entre civilisations, sinon dans le discours de George W. Bush et de son armada d’idéologues qui ont lancé la « guerre contre le terrorisme » et dans celui des groupes fondamentalistes islamistes ? Depuis quand ces discours font-ils « la réalité » ? L’Arabie saoudite n’est-elle pas l’alliée des États-Unis, la Russie l’alliée de la Syrie, pour ne nommer que ceux-là ? D’ailleurs, on peine à voir des exemples cohérents de ce « choc » dans la chronique de Rioux. Celui-ci confond même, contredisant la thèse d’Huntington, les conflits civilisationnels et les conflits identitaires, nationalistes et interreligieux, en citant en exemple les conflits au Soudan, en Ukraine et au Moyen-Orient entre les sunnites et les chiites.

     

    Masquer la véritable cause des conflits

     

    Or, ce que masque le discours sur le « choc des civilisations », c’est la véritable cause des conflits sociaux et internationaux qui secouent la planète, la vague de fond qui submerge les sociétés partout dans le monde : la globalisation capitaliste. C’est elle qui, en même temps qu’elle saccage les écosystèmes au nom du diktat du profit et de la croissance, aplatit le monde sous une seule « culture », celle de la logique technicienne et financière. C’est elle qui s’attaque à la culture dans sa pluralité et aux rapports symboliques au réel, comme s’ils étaient des reliquats du passé. Pour cela, haro à l’intériorité, à la mémoire, à l’amour de la langue et à la politique en tant qu’espace réflexif de décision sur les normes collectives et le bien commun, comme des choses superflues.

     

    Rioux en est d’ailleurs conscient. Le nationalisme catalan et écossais qu’il cite en exemple sont en effet une résistance à cette globalisation capitaliste, comme peut l’être le nationalisme québécois, s’il ne se replie pas dans l’identitaire. Cela n’a rien à voir avec le « choc des civilisations ». Par contre, mettre dans le même bain qu’eux la montée des nationalismes européens d’extrême droite, comme en Autriche, aux Pays-Bas et en Hongrie, ou encore celui de Trump aux États-Unis, c’est carrément biaiser le regard.

     

    L’exemple de Trump à cet égard est emblématique. Loin d’être la confirmation de la véracité des thèses de Huntington, il montre l’impasse où elle conduit : l’instrumentalisation de la nation, de la culture, de l’identité au service d’une géopolitique financière et du contrôle des citoyens par un appareil sécuritaire hypertrophié. Expression d’une véritable fuite en avant vers une culture embrigadée, une identité essentialisée, une démocratie emmurée, une politique vassalisée aux multinationales et aux institutions financières. Entrer dans cette vision du monde, comme nous y invite Rioux, c’est se faire les complices d’un ordre mondial déshumanisé. Le combat ne peut passer par ce type de nationalisme, mais plutôt par la réappropriation par les citoyens de l’espace politique, la défense du bien commun et de la centralité de la culture dans une société.

     

    La thèse du « choc des civilisations » que défend Rioux aboutit finalement à corroborer non seulement la vision des fondamentalistes islamistes, mais aussi celle des personnes qui, comme Alexandre Bissonnette, voient dans les musulmans des ennemis intérieurs à la nation, des corps étrangers menaçants, et considèrent l’islam comme incompatible avec l’Occident et la démocratie… Cela est extrêmement préoccupant.

     

    Réponse du chroniqueur

     

    Il y a deux semaines, une militante m’accusait de « racisme » dans les pages de ce journal où j’écris depuis plus de 20 ans. Cette semaine, monsieur Ravet franchit un pas de plus dans l’escalade en me reprochant de « corroborer » la « vision » d’un criminel psychopathe d’extrême droite qui a sauvagement assassiné six personnes dans une mosquée de Québec. Est-il encore possible dans ce pays de réfléchir librement sans devoir subir les anathèmes qui sont devenus l’ordinaire des réseaux dits « sociaux » ? Est-il encore possible de défendre une analyse géostratégique encensée par quelques-uns des meilleurs experts de la planète qui ont tenté de comprendre les affrontements de l’après-guerre froide, sans être associé au « racisme » et à un meurtrier, dont la « vision » nous demeure en passant largement inconnue ?

     

    Oser rapprocher dans le même texte l’auteur de la tuerie de Québec et l’analyse de Samuel Huntington, qui fut un des premiers à décrire l’apparition de nouveaux blocs et à montrer comment la « culture de Davos » était loin de mettre fin aux affrontements entre civilisations*, relève d’un procédé abject. Quand donc nos nouveaux princes de la pensée descendront-ils de leur chaire de démonologie pour s’engager dans un débat honnête et franc en laissant leurs excommunications au vestiaire ?

     

    Au moment où ils pansent leurs plaies, justement, les Québécois méritent mieux que cet enfermement dans l’autoflagellation narcissique auquel nous assistons. Le Québec n’est pas une île du Pacifique. Il existe dans le monde. Rien n’est plus urgent que de comprendre le nouvel ordre mondial dans lequel de tels attentats se produisent. C’est une des leçons terribles du drame que nous venons de vivre.

     

    * Contrairement à ce que laisse entendre M. Ravet, Huntington a sévèrement condamné l’intervention en Irak et conseillé aux Américains de cesser de faire la leçon au monde entier. Il a notamment inspiré Zbigniew Brzezinski, que j’ai eu la chance d’interviewer et qui a écrit quelques années plus tard Le Grand Échiquier (Pluriel), aujourd’hui considéré comme un classique de la géopolitique contemporaine.

    Christian Rioux













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