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    Idées

    Quand la radicalisation n’est pas celle qu’on attendait

    8 février 2017 | Christian Agbobli - Professeur au Département de communication sociale et publique de l’UQAM, cofondateur du Groupe d’études et de recherches axées sur la communication internationale et interculturelle (GERACII). | Actualités en société
    Les Québécois se sont toujours interrogés sur leur identité.
    Illustration: Tiffet Les Québécois se sont toujours interrogés sur leur identité.

    Le monde a été choqué par les images en provenance du Québec. Un « attentat terroriste », pour reprendre l’expression du premier ministre du Canada, Justin Trudeau, a frappé la Belle Province. Les victimes : des musulmans, Québécois, originaires de l’Algérie, de la Guinée, de la Tunisie et du Maroc. En quelques minutes, le meurtrier a fait voler en éclats notre idée de l’interculturalisme au Québec et le vivre-ensemble est ébranlé dans ses fondements. Comment en est-on arrivés là ?

     

    L’interculturalisme québécois

     

    Le Québec, à la suite de différents aménagements, a choisi le modèle de l’interculturalisme, qui est un pluralisme intégrateur « axé sur la recherche d’équilibres qui entend tracer une voie entre l’assimilation et la segmentation et qui, dans ce but, met l’accent sur l’intégration, les interactions et la promotion d’une culture commune dans le respect des droits et de la diversité» (L’interculturalisme. Un point de vue québécois, Gérard Bouchard, Boréal, 2012, page 51). Même si ce modèle est critiqué par des chercheurs et des chroniqueurs des médias, il rassemble les Québécois autour de l’idée de la préséance du caractère francophone de la société distincte (ou de la nation, selon Harper) qu’est le Québec.

     

    Depuis les années 1960, dans le sillage de sa Révolution tranquille et de l’exposition universelle de 1967, le Québec s’est ouvert au monde, a accueilli des centaines de milliers d’immigrants, dont un bon nombre en provenance du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne. La plupart de ces immigrants sont sélectionnés, entre autres, sur la base de leur francophilie. Mais les Québécois se sont toujours interrogés sur leur identité. « Qu’est-ce qu’être Québécois ? » est le titre d’un chapitre rédigé par un intellectuel renommé, Jacques Beauchemin, en 2003. Le sous-titre est encore plus illustratif : « Entre la préservation de soi et l’ouverture à l’autre ? »

     

    Cette interrogation a cours ici depuis l’ouverture du Québec à l’international, mais s’est cristallisée avec les controverses sur les accommodements raisonnables entre 2006 et 2008. Sur la base d’anecdotes diffusées par les médias, les Québécois ont commencé à s’interroger sur la place de la religion, et particulièrement de la religion musulmane, dans l’espace public. Or la notion d’accommodement raisonnable fut avant tout un concept juridique que le citoyen ordinaire ne connaissait même pas avec la diffusion de multiples anecdotes sur les droits jugés déraisonnables dont jouissent les minorités. Si cette controverse a eu lieu sous le gouvernement libéral de Jean Charest, qui s’est fait fort de mettre le couvercle sur la marmite en n’appliquant pas les recommandations de la commission Bouchard-Taylor, une nouvelle controverse s’empara du Québec avec le projet de loi sur la charte des valeurs proposé cette fois-ci par le gouvernement du Parti québécois. Cette charte visait à défendre l’identité du Québec par le truchement d’un modèle laïque qui obligeait certaines femmes à se dévoiler le visage. Quelles sont les femmes qui auraient été touchées par une telle loi ? Nul besoin de répondre à cette question puisque, de l’aveu de ses proposeurs, cette loi ne vise aucune communauté spécifique…

     

    De multiples formes

     

    Il semble dès lors que les responsables politiques, quelle que soit leur orientation, utilisent la fibre identitaire en fonction de leurs calculs électoralistes. Au-delà de ces calculs mesquins, on semble oublier que des femmes et des hommes sont particulièrement touchés par les atermoiements et les volte-face des politiques. Que voulons-nous pour les enfants des immigrants au Québec ? Qu’ils se sentent exclus de la société québécoise ? Qu’on les considère comme des terroristes en devenir ? Ou comme des éventuels membres de gangs de rue ?

     

    De telles perspectives contribuent à créer un climat de suspicion en risque de radicalisation. Pourtant, la radicalisation est multiforme, ne touche pas que le Québec, le Canada et la France, et elle n’est pas seulement le fait de musulmans djihadistes. Malheureusement, dans l’espace public, on soulève des questions sur le risque de radicalisation des immigrants musulmans. On s’interroge sur la nécessité de baisser le seuil d’admission des immigrants. Et depuis quelques jours, le Québec fait l’amère expérience d’une forme de radicalisation que bon nombre d’observateurs — excepté certains spécialistes et le Centre de prévention de la radicalisation, qui avait lancé une campagne — n’avaient pas envisagée, celle de l’extrême droite. Un contexte difficile au moment où le Québec tente de se rapprocher de l’Afrique, avec la présence remarquée du Québec lors du récent Sommet de la Francophonie à Madagascar.

     

    Devant cet hiatus entre les discours dans l’espace public et l’apparente ouverture des gouvernements se trouvent des victimes. Et ces victimes sont malheureusement des Québécois d’origine africaine (maghrébine et subsaharienne), dont certaines ou leurs proches avaient quitté leur pays pour fuir les islamistes du FIS en Algérie (dans les années 1990) ou luttent présentement contre la radicalisation d’un Boko Haram qui cible lui aussi des musulmans. Plusieurs ont choisi le Québec comme terre d’accueil, souhaitaient y trouver un emploi à la hauteur de leurs compétences. Paradoxalement, ceux qui ont été fauchés avaient réussi leur intégration, mais il semble qu’ils ont été réduits simplement à leur apparence.

     

    Les prochains débats édifieront sur les pistes qui seront choisies par les dirigeants politiques et les acteurs médiatiques du Québec. En d’autres termes, comment le Québec réussira-t-il à renforcer le vivre-ensemble et à éviter ainsi à notre société de se fracturer davantage ?













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