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    Documentaire

    France Rivet sur la trace des zoos humains

    La Gatinoise s’est intéressée au sort d’Inuits devenus attractions, au XIXe siècle

    Les coulisses du tournage d’une dramatisation du documentaire Piégés dans un zoo humain
    Photo: France Rivet Les coulisses du tournage d’une dramatisation du documentaire Piégés dans un zoo humain

    Entre les cages des ours, des éléphants et des tigres, il y avait en 1880 une famille venue d’ici, du Labrador, exposée dans un vaste enclos pour le plaisir des visiteurs européens. Au zoo, les curieux venaient alors voir… des humains.

     

    L’Inuit Abraham Ulrikab avait traversé l’Atlantique avec les siens : ensemble, ces « Esquimaux » remplissaient la mission du Norvégien Johan Adrian Jacobsen, chargé de ramener des autochtones d’Amérique pour les exposer au public, partout en Europe.

     

    En mars prochain, l’histoire d’Abraham se transportera à Toronto, là où aura lieu le gala des prix Écrans, pour lesquels la Gatinoise France Rivet et son équipe ont obtenu deux nominations. Car c’est par cette Québécoise passionnée du Grand Nord que revit depuis 2009 le passé de ces Inuits, qui ont été exposés dans des zoos humains. C’est aussi grâce à cette femme que les squelettes de ceux qui ont nourri les spectacles ethnographiques du zoologiste allemand Carl Hagenbeck pourront finalement faire le voyage inverse au-dessus de l’océan Atlantique.

     

    Le déclic

     

    « Je savais que je n’étais pas à ma place en informatique, mais je ne savais pas quoi faire d’autre. C’est le Grand Nord qui m’a donné le déclic », raconte aujourd’hui France Rivet, toujours installée en Outaouais. En 2007, l’informaticienne « tournait en rond ». Elle a quitté son emploi, changé la vocation de son entreprise. Désormais, elle se consacrerait à la diffusion de connaissances sur le Grand Nord.

     

    L’histoire d’Abraham est venue à elle en 2009, par les mots d’un photographe allemand qui participait à la même croisière qu’elle dans le Grand Nord. Puis, le destin de l’Inuit s’est mêlé au sien, quand elle a appris que son squelette, comme ceux des quatre autres Inuits qui l’accompagnaient à Paris, se trouvait encore dans les réserves du musée de l’Homme. « La mâchoire m’est descendue jusqu’à terre, révèle la documentariste. Il ne s’agissait plus juste de découvrir ce qui s’était passé. Là, on pouvait changer le cours de l’histoire. »

     

    L’ensemble de l’exercice de recherche a été filmé, consigné dans le livre Sur les traces d’Abraham Ulrikab (publié en 2015 chez Horizons Polaires) et dans le documentaire Piégés dans un zoo humain. C’est pour ce film que France Rivet et PIX3 Films sont nommées aux prix Écrans, dans la catégorie « Meilleur documentaire scientifique ou de nature » et pour le prix Barbara Sears pour la meilleure recherche éditoriale.

     

    Le journal

     

    L’histoire d’Abraham Ulrikab commence en août 1880, quand la goélette de Johan Adrian Jacobsen jette l’ancre sur nos côtes, au Labrador. Le voilier repartira avec huit Inuits : Tigianniak, sa femme, Paingu, et leur adolescente, Nuggasak, de même qu’Abraham, sa femme, Ulrike, ses filles, Sara et Maria, et un jeune homme célibataire, Tobias. Abraham est instruit : dès qu’il quitte son village de 200 habitants, il note les détails du voyage dans son journal. Il a permis à l’Histoire de se souvenir de lui.

     

    « Il était conscient qu’il s’en allait en Europe pour être exposé devant des gens. Mais il ne saisissait pas, selon moi, le concept : qu’est-ce que ça voulait dire, avoir des milliers de personnes devant lui ? » constate aujourd’hui France Rivet.

     

    Abraham voit dans ce voyage, qui doit durer un an, un « appel de Dieu », mais aussi un moyen de payer ses dettes. Il recevra trois marks par jour — davantage que les autres hommes, qui en auront deux, et que les femmes et les enfants, qui auront un salaire quotidien d’un mark. « C’était comparable au salaire des ouvriers allemands à l’époque. Ils n’étaient pas sous-payés », atteste France Rivet.

     

    Le travail ? Vivre pendant un an dans des zoos, avec les animaux, et exposer le mode de vie des Inuits aux spectateurs, qui sont parfois au nombre de 500 000. Dans un étang, ceux qu’on appelait alors les Esquimaux chassent un phoque placé là pour l’occasion. Quand il n’y a pas de bête, le jeune Tobias se déguise, et la scène est mimée.

     

    Les autochtones sont bien traités, dans les conditions. Mais « ils ne faisaient pas que faire leur représentation le jour pour ensuite aller dormir à l’hôtel, rappelle France Rivet. Ils habitaient avec les animaux. »

     

    Le voyage

     

    Après une première série de représentations dans la ménagerie d’Hagenbeck à Hambourg, la troupe part pour Berlin. Puis pour Prague, Francfort et Krefeld. Au moment de partir pour Paris, ils ne sont plus que cinq à être encore en vie. C’est en terre française que ceux qui ont recruté Abraham et sa famille se rendent compte de leur erreur. On n’a pas administré à ces exotiques le vaccin contre la variole, pourtant obligatoire en Allemagne à l’époque. Comme leurs proches décimés en Allemagne, Maria, Abraham, Tobias, Tigianniak et Ulrike succombent à la maladie, à Paris, au tournant de l’année 1881.

     

    Ils étaient les premiers Inuits à faire le voyage. D’autres, aussi du Labrador, le feront ensuite. Au pays, seul un groupe d’autochtones de Bella Coola, en Colombie-Britannique, traversera aussi l’Atlantique pour faire partie d’un zoo humain. Au total, les historiens estiment que 30 000 à 35 000 personnes y ont été envoyées — de partout sur la planète — entre 1870 et 1930, relate France Rivet.

     

    Ils n’ont pas tous retrouvé leur mère patrie. Abraham Ulrikab, lui, le souhaitait pourtant ardemment. « Un an à passer, c’est bien trop long parce que nous voudrions rentrer vite dans notre pays, parce que nous sommes incapables de rester toujours ici. Oui vraiment, c’est impossible ! », a-t-il écrit dans son journal.

     

    Depuis 2013, avec l’accord du Canada et de la France, le gouvernement du Nunatsiavut, territoire autonome géré par les Inuits de Terre-Neuve-et-Labrador, s’y affaire. Les élus ont fait des consultations publiques, rédigent actuellement un protocole pour le rapatriement de restes humains. « Ils veulent prendre le temps de faire les choses correctement », croit France Rivet. Patience. Le moment venu, Abraham pourra rentrer à la maison.













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