Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous
    Radicalisation

    La haine, cette bombe

    Où en sommes-nous après une semaine à pleurer les morts de Sainte-Foy?
    Photo: iStock Où en sommes-nous après une semaine à pleurer les morts de Sainte-Foy?

    Comment en vient-on à vouloir éliminer les autres ? « Je me sentais une victime. J’avais été expulsé de l’école. J’habitais un logement de merde, avec des champignons dans la salle de bain. Le divan sentait le sperme de mes colocs qui s’étaient poussés avant d’avoir à payer le loyer… J’étais très seul dans ma tête. »

     

    Fondateur de la Fédération des Québécois de souche, un groupe d’extrême droite, puis animateur de réseaux sociaux radicaux dans cette mouvance, Maxime Fiset s’installe un jour à la table de son appartement misérable pour dessiner le détonateur d’une bombe.

     

    « J’étais dans mes idées noires. J’avais décidé de dessiner un détonateur, un “plasting cap”. J’ai fait le plan. Quelques jours plus tard, j’ai réalisé que j’en étais à faire des plans pour tuer du monde, selon la logique d’une guerre civile sainte, selon la croyance qu’il faut un coup d’éclat pour la déclencher. »

     

    Parmi ses lectures de l’époque, les romans d’anticipation de William Pierce, un idéologue d’extrême droite américain qui en appelle à la suprématie des Blancs. « C’étaient mes livres préférés. »

     

    Un Timothy McVeigh trouvera dans ces livres l’inspiration pour faire sauter un édifice fédéral à Oklahoma City : 168 morts. Dylann Roof, le jeune suprémaciste blanc qui est entré dans une église pour y tuer des Noirs, en reprenait l’idée : combattre violemment « le système », au nom de la suprématie d’un monde blanc, afin de créer une onde de choc. Son bilan : neuf morts.

     

    Dans ses livres, Pierce soutient qu’un attentat peut entraîner un basculement général, à la manière d’un jeu de dominos.

     

    Maxime Fiset est passé à autre chose. Presque par hasard. Il trouve du travail. Son temps est soudain occupé à autre chose qu’à ruminer ses idées noires. Plus d’argent lui permet d’obtenir de meilleures conditions de vie, de moduler sa perspective sur le monde, de renouer avec sa famille.

     

    Sans chef

     

    Où en sommes-nous après une semaine à pleurer les morts de Sainte-Foy ? « On a atteint un point de rupture », affirme de sa voix posée Pierre Anctil, historien à l’Université d’Ottawa et spécialiste des communautés culturelles. « Les gens sont naïfs de croire qu’il s’agit de quelque chose de contextuel. Il y a là quelque chose de plus profond. »

     

    Bien sûr, la haine que distillent les courants de la droite extrême n’est pas nouvelle, plaide l’historien Francis Langlois. « Aux États-Unis, dans un phénomène de rejet de l’État, on a vu fleurir depuis un moment, au nom de l’individu qui se veut souverain, une multitude de groupes haineux. On trouve là-dedans une composante identitaire qui s’attache à la promotion d’un idéal de pureté raciale, de suprématie. »

     

    On assiste aujourd’hui à la montée de courants radicaux en apparence sans chef, explique Francis Langlois, historien attaché à la Chaire Raoul-Dandurand. La tendance est à l’individualisme dans le terrorisme de droite en Amérique. « C’est la montée des loups. Des individus prennent en main une idéologie, sans relever, comme par le passé, d’une organisation centrale. » En quelque sorte, le centre de ces mouvements idéologiques se trouve désormais partout. « C’est ce que les Américains radicalisés appellent la résistance sans chef. »

     

    « Longtemps, ils ont utilisé les bombes. Les incendies aussi. » Mais la tendance est à l’action individuelle armée, dit Langlois. « Les armes sont beaucoup plus accessibles et plus performantes aujourd’hui, ce qui se combine parfaitement à l’action en solitaire. La donne a changé. »

     

    Des courants, un fleuve

     

    « Il existe bien sûr des courants haineux différents. Mais jusqu’à un certain point, les formes de haine en arrivent à communiquer entre elles », explique Pierre Anctil. Plusieurs courants augmentent la force d’un fleuve de haines. Sans compter que « la haine mute rapidement ». Selon les époques, la haine frappe un groupe, puis l’autre.

     

    Les discours entendus au Québec à l’endroit des musulmans inquiètent beaucoup ce spécialiste des communautés culturelles. « On voit mieux aujourd’hui ce que la haine peut susciter comme actions radicales. On voit jusqu’où elle peut conduire. » Cela prend une telle ampleur, dit-il, qu’« à Québec, où pourtant les musulmans sont extrêmement minoritaires, où ils ne risquent en rien de menacer quoi que ce soit, on en vient à leur sauter dessus, à les tuer ».

     

    « On a pour ainsi dire cessé de détester les juifs dans nos sociétés », plaide Pierre Anctil, grand spécialiste de cette communauté dont il a traduit nombre d’oeuvres du yiddish au français. « Cette haine s’est transférée. On pourrait presque réécrire aujourd’hui certains textes nauséabonds d’hier en permutant le mot “juif” par “musulman”. On disait que les juifs ne pouvaient pas s’assimiler, qu’ils n’appartenaient pas au projet national. Il s’écrit aujourd’hui exactement la même chose à propos des musulmans ! » ajoute-t-il.

     

    Un carburant

     

    « Il ne faut pas croire que ces courants de haine existent depuis peu. Ils ont des racines profondes. » Les inquiétudes se transmettent à travers le temps par des chemins souterrains. La cible demeure toujours facile, grossière. L’ignorance et la crainte en sont souvent les principaux moteurs.

     

    « La haine des minorités a quelque chose de profond, d’ancré dans le temps, mais cela rejaillit sur des cibles qui se modifient elles aussi au fil du temps. » Pierre Anctil estime que les débats récents sur la laïcité en ont été un formidable carburant. « Tous ces débats sur la place publique alimentent des courants de haine. Les gens s’imaginent qu’on peut facilement réfléchir à cela en public, à l’Assemblée nationale ou entre intellectuels, comme si de rien n’était, comme si cela n’avait pas de conséquences. Ce n’est pas vrai. On le voit : cela a des conséquences néfastes. Dans la bouche de certaines personnes, ces discussions alimentent tout simplement la haine, même si ce n’est pas ce que ces gens veulent faire. »

     

    Le discours public peut vite déraper. « Un débat sur le port du tchador à l’Assemblée nationale, viser les femmes… ce n’est pas ainsi qu’il faut se parler,poursuit Pierre Anctil. C’est irresponsable. Ça ouvre la voie à des abus et avalise la haine. »

     

    L’enchaînement des discours autour de sujets aussi délicats, croit Anctil, peut conduire à un véritable point de rupture. « Cela peut motiver des gens fragiles, à qui l’on suggère des choses à demi-mot. Je n’aime pas utiliser l’expression “radio-poubelles”. Il y a là des gens sans doute bien intentionnés. Et d’ailleurs, cela ne se limite pas à ces radios. »

     

    Maxime Fiset a fini par se dissocier des lieux où pulse le plus fortement la violence à l’égard des immigrants. Cet ancien radical croit lui aussi désormais qu’il n’est pas raisonnable de parler de sujets aussi sensibles sur la place publique, que cela peut entraîner des conséquences dommageables. « Il y a des gens qui prennent les réponses à leur questionnement pour un absolu, qui sont prêts ensuite à déshumaniser les autres. Au fond, la radicalisation est comprise par ceux qui l’ont vécue ou qui l’ont étudiée longtemps. »

     

    Plusieurs Bissonnette

     

    Abreuvée par la prose conservatrice et réactionnaire, l’extrême droite apparaît aujourd’hui très éclatée. Selon Maxime Fiset, qui agit désormais comme consultant tout en poursuivant des études à l’université, il existe cinq catégories dans lesquelles se situent les individus qui naviguent dans la mouvance de l’extrême droite au Québec.

     

    1. Les skinheads néonazis.« Ce sont souvent des jeunes désoeuvrés, venant des classes populaires. Ils ont de la difficulté à l’école et entrent dans une forme de crise et de révolte. » Ils carburent à la haine qu’attise l’extrême droite.

     

    2. Les solitaires.« Ce sont les plus intelligents. Des Machiavel, celui du Prince. Des types qui essaient de faire réaliser leurs projets par d’autres. Ce sont ceux notamment qui manipulent les skinheads. »

     

    3. Les Vikings. Ce sont des amateurs d’univers fantastiques associés à la culture celte, nordique, ou au Moyen Âge. « Des poilus », dit Maxime Fiset pour faire image.

     

    4. Les rednecks.« Ce sont les mononcles très racistes de la campagne. »

     

    5. Les intellectuels. « Ce sont les plus dangereux. Ils n’ont jamais réussi grand-chose, sont solitaires et intellectuels. Ils cultivent leurs ressentiments, comme Alexandre Bissonnette. J’en connais plusieurs qui sont comme lui. »

     

    D’un drame comme celui de Québec, Pierre Anctil estime que nous sommes « collectivement responsables ». Il en appelle à la prudence, à la tolérance. « Il suffit de peu pour que les gens perdent la tête. Après tout, Bissonnette, ce jeune homme de Québec, n’avait pas le profil d’un terroriste international. »

     

    Ce texte fait partie de notre section Perspectives.












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.