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    Sécurité

    La crainte ressurgit dans les mosquées

    Le nombre de crimes haineux a bondi ces dernières années au Québec

    L’imam Mehmet Deger de la mosquée de Dorval. Au moment de la visite du «Devoir», deux policiers dans une autopatrouille assuraient d’ailleurs une présence dans le stationnement.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L’imam Mehmet Deger de la mosquée de Dorval. Au moment de la visite du «Devoir», deux policiers dans une autopatrouille assuraient d’ailleurs une présence dans le stationnement.

    À genoux sur le douillet tapis de sa mosquée à Dorval, Mehmet Deger tient dans ses mains un bouquet de roses à moitié gelé qui gisait à la porte. À voix haute, il lit, touché, la petite carte qui l’accompagne. « Nous sommes dévastés par un tel acte de brutalité, lit-il. Prenez ces roses comme un geste tout simple mais sincère exprimant notre compassion. C’est signé : vos voisins de porte. »

     

    Entre deux appels — son téléphone cellulaire n’arrête pas de sonner pour qu’il commente les attentats de la mosquée à Québec —, Mehmet Deger se dit triste et inquiet. Inquiet, car sa mosquée a été victime de nombreux crimes haineux depuis 2008, et diverses attaques — vandalisme, tirs de balles de plomb qui ont détruit sa voiture — ont été perpétrées et signalées à la police. Et elle est loin d’être la seule.

     

    Selon un rapport du ministère québécois de la Sécurité publique réalisé en 2015, les crimes haineux figurent parmi les principales tendances de la criminalité. Ils étaient d’ailleurs déjà en hausse depuis 2009 et de façon plus marquée au cours des trois dernières années. Entre 2009 et 2014, le nombre de crimes haineux a bondi de 176 à 257 au Québec.

    Les mots nous manquent pour vous exprimer la douleur dans laquelle nous sommes. On a perdu des hommes, des gens qui ont commencé leur vie dans ce beau pays, dans cette belle ville.
    Boufedja Benhabdallah, cofondateur du Centre culturel islamique de Québec

    Les gestes motivés par la haine de la religion, notamment la religion musulmane, sont montrés du doigt pour la hausse des crimes haineux entre 2013 et 2014. Leur nombre a presque doublé durant cette seule année, en passant de 48 à 93. Les crimes contre l’islam (dont le nombre est passé de 20 à 35) représentent la plus grande partie de cette hausse, suivis par les crimes contre la religion juive (de 12 à 23).

     

    Craintes ravivées

     

    À la mosquée Dorval, le dernier geste haineux date du 2 septembre dernier. Mehmet Deger s’en venait célébrer un mariage à sa mosquée… qui venait d’être couverte d’autocollants à l’effigie de Forza Nuova, un parti politique italien d’extrême droite. La police a révélé que ce geste hostile — les autocollants portaient une mention anti-islam — a été l’oeuvre de quatre jeunes cagoulés, et une enquête a été ouverte. « On pense qu’il y a des organisations derrière ça », dit-il.

     

    Au moment de la visite du Devoir, deux policiers dans une autopatrouille assuraient d’ailleurs une présence dans le stationnement. Mehmet Deger se dit qu’il est peut-être le prochain visé. « Je ne me sens pas en sécurité. Pas du tout », laisse-t-il tomber.

     

    Hussein Nehme, qui s’occupe des activités culturelles du Centre communautaire musulman de Montréal, s’est dit sous le choc. « On est venus ici chercher la paix et la sécurité pour nos familles, et jamais quelque chose comme ça n’était arrivé dans notre communauté. On n’est pas habitués. C’est très étrange pour nous, c’est un choc. »

    Avec un arbre, on peut faire des milliers, voire des millions d'allumettes. Mais ça prend une seule allumette pour incendier toute une forêt. Et les mots sont aussi forts qu'un arbre et aussi destructeurs qu'un incendie. Il faut qu'on fasse attention à ce qu'on dit, parce que ça mène loin.
    Hassan Guillet, imam montréalais
     

    Même sentiment de stupeur pour Haroun Bouazzi, coprésident de l’Association des musulmans et des Arabes pour la laïcité au Québec. « La violence est absolument effroyable, ahurissante », lance-t-il. Les saccages et l’incendie d’une mosquée à Sept-Îles, les balles de plomb sur une boucherie halal de Sherbrooke, les femmes qui se font invectiver et littéralement cracher dessus… « L’extrême majorité des gens à qui j’ai parlé [à Québec] n’était pas étonnée. »

     

    L’imam du Centre Al-Madinah, au centre-ville de Montréal, a aussi perçu que la tension a monté ces derniers temps. « Il y a eu Hérouxville et […] depuis les dernières élections, on a commencé à observer de plus en plus d’incidents [à l’égard de la communauté] qui n’étaient pas habituels au Québec », souligne Bilal Abdul Kader. Inquiet, il songe à profiter d’un programme fédéral qui vient d’être reconduit par le ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, qui donne des subventions pour que les communautés à risque, susceptibles d’être victimes de crimes haineux, se dotent d’infrastructures de sécurité, comme des caméras vidéo.

     

    Acte non isolé

     

    Mohamed Ourya, enseignant à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, croit que cet acte n’est pas isolé, qu’il « n’est pas tombé du ciel ». « Il s’inscrit dans la montée du discours populiste et d’extrême droite qui prend place et se développe lentement, notamment dans les réseaux sociaux », soutient le professeur qui est membre de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques.

     

    « La banalisation des discours racistes peut légitimer le passage à l’acte chez certaines personnes », précise Maryse Potvin, sociologue et professeure au Département d’éducation et formation spécialisées de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

    Je suis ici depuis 31 ans et j'ai découvert il y a trois, quatre ans un discours que je n'entendais pas dans les 27 années précédents. [...] On voit des gens qui, à tout bout de champ, s'improvisent représentants de la communauté et qui disent des bêtises. On est horrifiés, parce qu'ils ne nous représentent pas.
    Fathia Chandad, présidente de l'Association marocaine de Québec
     

    Le débat sur la charte des valeurs, lancé par le gouvernement Marois en 2013, a aussi été instrumentalisé par des groupes racistes qui ont lancé leurs idées dans l’espace public, rappelle Maryse Potvin. La montée des crimes haineux contre la religion est justement survenue au moment du débat sur la charte, précise la professeure.

     

    Pour contrer toute escalade de ces crimes, l’imam Deger croit plus que jamais que des ponts doivent être établis. Sa communauté a déjà donné des conférences à la bibliothèque de Dorval et invité des écoles. D’ailleurs, peste-t-il gentiment, les fleurs n’auraient pas dû geler dehors, devant l’entrée. « Nos portes sont toujours ouvertes. »













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