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    Idées

    Peut-on être raciste sans le savoir?

    24 janvier 2017 | Régine Debrosse - Chercheuse postdoctorale en psychologie à l'Université Northwestern en Illinois | Actualités en société
    Selon l'auteure, le principe des «biais implicites» peut avoir des conséquences importantes pour les relations sociales, particulièrement les relations raciales.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Selon l'auteure, le principe des «biais implicites» peut avoir des conséquences importantes pour les relations sociales, particulièrement les relations raciales.

    Quand il est question de racisme, on pense souvent à l’expression d’hostilité ou à des penchants évidents contre les personnes racisées. Pourtant, afficher ouvertement des attitudes racistes n’est pas en vogue au Québec : une étude de la firme Léger (alors Léger Marketing) menée en 2007 révèle que 4 % des Québécois se considèrent comme « plutôt racistes », 16 % « un peu racistes », 31 % « pas très racistes » et 47 % « pas racistes du tout ».

     

    Doit-on en déduire que le racisme est de moins en moins répandu, qu’exprimer des propos à teneur raciste est de moins en moins acceptable, et qu’il en résulte une tendance à les dissimuler, ou encore que le racisme existe toujours, mais de façon subtile qui échappe à l’introspection, de sorte que certaines personnes ont des attitudes racistes sans le savoir ? La psychologie sociale apporte un éclairage essentiel sur ces questions à travers son étude des biais implicites.

     

    Le concept de biais implicite repose sur l’idée que la pensée humaine est en partie fondée sur des associations. Penser à une « maman », par exemple, évoque des pensées comme « soins » ou « douceur » par association. Même si ces associations ne sont pas conscientes, le fait de penser au mot « maman » rendra une pensée, une émotion ou un geste lié à la douceur plus probable. Des chercheurs ont démontré ce principe de façon ingénieuse. Imaginez que vous lisez le journal et que Bombardier est à la une, avec des photos de son usine en aéronautique. Si on vous présente le mot « jet » et qu’on vous demande de le définir, vous répondrez probablement qu’il s’agit d’une sorte d’avion. Par contre, si c’est une canicule qui fait la une, avec des images d’enfants se faisant arroser, vous définirez probablement le mot « jet » comme de l’eau propulsée.

     

    Biais implicites

     

    Le principe sous-jacent est que toute action, émotion ou pensée en évoque d’autres qui sont donc plus accessibles et plus faciles à utiliser. Toutefois, nous ne sommes pas toujours en mesure de réaliser que ces actions, ces émotions et ces pensées sont devenues accessibles, et même lorsque nous réalisons qu’elles le sont, nous n’avons pas forcément de contrôle sur elles, d’où l’idée qu’elles peuvent engranger des processus involontaires, de façon automatique et parfois même implicite.

     

    Ce principe peut avoir des conséquences importantes pour les relations sociales, particulièrement les relations raciales. Qu’est-ce que les notions de « Blanc » ou de « Noir » évoquent et rendent accessibles ? Quelles actions sont plus faciles à commettre, quelles pensées viennent à l’esprit, quelles émotions sont évoquées, de façon implicite ou de façon automatique ?

     

    Greenwald et ses collaborateurs ont découvert que la plupart des Américains associent plus rapidement les personnes blanches que les personnes noires à des mots positifs. De plus, un symbole neutre est évalué plus négativement si, immédiatement avant, ont été présentés des mots ou des images évoquant les personnes noires. En ce sens, la plupart des Américains ont des biais implicites en défaveur des personnes noires. Notons par ailleurs qu’il ne s’agit pas d’un phénomène restreint aux questions raciales ou à la société américaine.

     

    Quelles sont les conséquences associées aux biais implicites ? Des études laissent entendre que les biais implicites sont liés à des jugements plus favorables envers les personnes blanches que noires lors d’entrevues où les deux candidats sont également compétents. D’autres indiquent que les docteurs et résidents en médecine qui ont plus de biais implicites ont moins tendance à recommander le meilleur traitement lorsque la patiente ou le patient est une personne noire.

     

    Mauvais réflexes

     

    Les conséquences des biais implicites sont encore plus dramatiques sur les jugements rapides en situation de crise : des études, basées sur des jeux vidéo où le but est de tirer le plus rapidement possible sur les personnes armées, montrent que les participants tirent plus rapidement sur les personnes noires armées que sur les personnes blanches armées, et font plus souvent l’erreur de tirer sur une personne noire qui n’est pas armée que sur une personne blanche qui n’est pas armée.

     

    Est-ce que les individus qui ont des biais implicites contre les personnes noires sont racistes ? Bien que ces individus n’appuient pas en grand nombre une idéologie raciste et ne ressentent pas forcément de l’hostilité explicite contre les personnes noires, ils peuvent faire des gestes perpétuant la discrimination raciale. Il apparaît donc nécessaire de ne pas s’en tenir à la seule question de savoir si une personne ou un groupe de personnes sont racistes, ou ont eu l’intention de faire des gestes qui renforcent les disparités raciales, pour plutôt se pencher sur les moyens de réduire la prévalence de tels gestes.

     

    Dans un contexte où nos impressions, émotions et évaluations spontanées peuvent découler de biais implicites dont nous n’avons pas conscience, il est capital de demeurer vigilants et d’établir des procédures pour éviter de répliquer des dynamiques discriminatoires. Comme le dit Afua Cooper, le pouvoir du racisme est amplifié lorsqu’il exerce de l’influence dans l’ombre ; pour le combattre, il est nécessaire de mettre ses effets en lumière, sans détourner le regard.

     

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    Des Idées en revues Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un extrait du dernier numéro de la revue Droits et libertés (automne 2016, vol. 35, no 2).












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