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    Un monastère pas austère

    Le bon Dieu sans confession

    Les sœurs Augustines, aujourd’hui retraitées, assurent une présence discrète mais un legs immense au sein de l’hôtellerie de Québec, dont elles sont les marraines spirituelles.
    Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les sœurs Augustines, aujourd’hui retraitées, assurent une présence discrète mais un legs immense au sein de l’hôtellerie de Québec, dont elles sont les marraines spirituelles.

    Je ne sais pas ce que j’ai fait au bon Dieu en 2016, mais il m’a permis de me bercer avec sept grands-mères voilées le lendemain de Noël. Réfugiée hors du monde, durant deux heures j’ai cru être admise au paradis par la petite porte. On peut se bercer d’illusions. En ressortant de cette thérapie-sur-chaise, j’ai lancé à mon mari : « Si tu meurs, j’entre chez les soeurs ! » Il m’a répondu : « Moi aussi ! »

     

    Depuis, leur joli sourire cerné de compassion et de joie réelle, leurs yeux pétillants, leur bonheur contagieux, leur indulgence m’habitent. Bonnes, bonheur, bon enfant, tout cela, c’est du bonbon même si je ne suis convertie à aucune religion.

     

    Je traîne mes bonnes soeurs comme des pastilles au miel dans le fond de ma poche depuis mon passage au Monastère des Augustines, à Québec, ce Noël. Soeur Lise (73 ans), soeur Angela (84 ans), soeur Nicole (78 ans), soeur Claire (90 ans), soeur Gilberte (82 ans), soeur Marie-Paule (84 ans), soeur Berthe (78 ans), elles sont toutes là, mes anges, immaculées comme des mariées, mes soeurs volantes au secours des malades et des taxés de trop. Se bercer avec elles fut un privilège et un réconfort.

    Les miracles ne sont pas en contradiction avec les lois de la nature, mais avec ce que nous savons de ces lois.
    Saint Augustin, IVe siècle
     

    Ces soeurs infirmières et hospitalières ont fait don à la population québécoise, en 2015, de leur monastère et de son terrain juché sur les remparts de la ville de Québec, annexé à l’hôpital Hôtel-Dieu. Leur maison, qui abritait 350 moniales à une certaine époque, était trop grande pour leurs besoins réels.

     

    Déjà, à la fin des années 1980, elles voyaient leurs troupes vieillir et se cherchaient une autre vocation tout en demeurant fidèles à Dieu et aux malades, leurs deux raisons de vivre. Elles ont pris 20 ans, de 1995 à 2015, à mettre sur pied leur legs, un chef-d’oeuvre d’économie sociale à vocation culturelle.

     

    Il ne reste plus qu’une douzaine de soeurs retraitées, logées dans une aile séparée de ce monastère rajeuni. Bien conscientes de faire partie d’un patrimoine vivant en voie de disparition, ces femmes d’affaires et de coeur — autrefois cloîtrées — ont connu les excès de l’Église, le costume à 21 morceaux assorti de 21 prières avant le concile Vatican II, en 1965.

     

    Grâce à leur sens de la transmission, elles ont réussi à rassembler 15 000 objets et un kilomètre d’archives de six de leurs monastères issus de notre histoire populaire médicale et religieuse, des artefacts qui témoignent de leurs qualités de soignantes, d’apothicaires, d’archivistes méticuleuses. De mères aussi, car, avant la construction de l’orphelinat en 1845, c’est devant leur porte qu’on a déposé 1388 nouveau-nés.

     

    Un hôtel de ressourcement

     

    Les soeurs Augustines ont fondé le premier hôpital au nord du Mexique à leur arrivée en 1639 (elles en administreront 12 au Québec). Leur approche en santé globale et préventive a toujours mis en avant la science couplée aux écrits d’Hippocrate et de saint Augustin. Leurs interventions s’appuyaient sur le physique, le mental, l’émotionnel et le spirituel.

    Photo: Renaud Philippe Le Devoir Témoins de leur passé de sœurs hospitalières, les objets rassemblés dans le musée rappellent la place importante de l’herboristerie. Les Augustines fabriquaient même leurs aspirines !
     

    Ce sont des infirmières qui tenaient la main et veillaient le malade, assises à côté de lui, peu importe sa foi ou son agnosticisme. Soeur Gilberte, qui affirme avoir reçu « l’appel » à neuf ans, exerce toujours l’accompagnement, même si elle a pris sa retraite à titre d’infirmière. « J’ai encore la capacité », dit-elle humblement.

     

    Le Monastère des Augustines est devenu une hôtellerie classique en 2015 et reçoit des clients qui apprécient le calme de l’endroit, les divers ateliers de ressourcement et de soins du corps, la cuisine exquise, la restauration des lieux (le gouvernement a insufflé 36 millions de dollars dans ce projet) et son musée unique.

     

    « C’est en continuation de notre mission, me glisse soeur Lise. Depuis 40 ans, nous gardions des chambres pour les aidants naturels de l’extérieur et encore aujourd’hui, 7 des 65 chambres leur sont réservées et subventionnées par l’hôtellerie. Nous ne visons pas les touristes habituels ; il n’y a pas de télé dans les chambres. C’est de l’économie sociale, tout est réinvesti dans le projet. »

     

    Les soeurs ont d’ailleurs injecté par intraveineuse un petit montant de 7 millions pour que cet héritage puisse voir le jour. Les rénovations et mises aux normes ont duré deux ans, planche par planche, statue par statue, dans un design épuré, fidèle au passé et parfaitement aligné avec les aspirations élevées de l’entreprise.

     

    Aujourd’hui, les Augustines tiennent leur chapelet dans une main et leur téléphone intelligent dans l’autre, textant depuis la chapelle, très à l’aise avec la modernité. Pour les visiteurs, les séjours offrent toutefois la possibilité de se débrancher afin de favoriser l’introspection. Comme le souligne soeur Lise, on se recueille pour se cueillir à nouveau.

    Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le chapelet d’une main, le téléphone cellulaire de l’autre, les sœurs sont des femmes d’affaires et de cœur.
     

    Ni évangélisatrices ni saintes

     

    Dans ce lieu béni mais sans dogme, un rare havre de paix et de silence où le paraître est laissé au vestiaire, la compassion transpire des murs, les escaliers craquent sous le poids du don de soi. « On veut contaminer chaque personne qui vient, continuer à écrire l’histoire et la faire vivre », me dit la directrice, Isabelle Duchesneau, à la tête de plus de 70 employés et qui qualifie les soeurs de visionnaires.

     

    Alors qu’on commence à parler de patients-experts, de responsabilisation des malades, que les hôpitaux renoncent doucement aux heures de visite (on privilégie de plus en plus le 24/7), car on constate l’effet guérisseur sur le moral de valétudinaires esseulés, on peut en effet affirmer que les Augustines étaient en avance sur leur époque.

    Si la charité vient à manquer, à quoi sert tout le reste?
    Saint Augustin, IVe siècle
     

    Ou peut-être n’ont-elles tout simplement jamais perdu le fil conducteur d’une certaine sagesse grâce à la force de leur héritage qui perdure depuis le VIe siècle.

     

    Leurs « mères », premières missionnaires au monde, se privaient de manger pour tout donner à leurs patients en des temps plus austères qu’aujourd’hui et les saoulaient aussi « pour enlever le mal ».

     

    Ces soignantes, qui ont littéralement déchiré leur costume pour fabriquer des pansements aux blessés, nous invitent à réfléchir sur le temps qui passe et le sens du progrès.

     

    Peut-être qu’avec ce lieu de mémoire, parfaitement intégré à notre époque, les mots altruisme et justice reviendront au goût du jour.

     

    Il faut croire aux miracles.

    Augustes projets S’inscrivant dans les problématiques actuelles de santé, le Monastère des Augustines vient de signer une entente avec l’Université Laval pour un projet-pilote de recherche qui portera sur l’épuisement (personnel ou professionnel, c’est la même chose). « L’individu en déséquilibre contamine son entourage, son environnement. Il n’y a pas que l’environnement qui influence l’individu », note la directrice générale, Isabelle Duchesneau. Le monastère inaugure également un second projet, un centre d’accompagnement en santé durable, une façon d’aider les patients à s’informer sur leur maladie, tant sur le plan physique et émotionnel que mental, et à mieux les préparer pour leur arrivée dans le système de santé. La responsabilisation du patient est au coeur de cette démarche, qui s’appuie notamment sur le mentorat. « On n’attendra pas que le système de santé change, on s’attaque plutôt à la base, à la personne. » Les patients-experts iront à l’école.

    Demandé à l’économiste Jean-Martin Aussant, directeur du Chantier de l’économie sociale, son avis sur le Monastère des Augustines dont il est un client régulier : « C’est mon hôtel préféré dans le monde entier (et j’en ai fait un paquet, de tous les types, dans une bonne quarantaine de pays). »

    Une fois qu’on y a goûté (et pas seulement à leur exquise cuisine santé gastronomique), on y retourne et la paix des lieux nous habite longtemps. Yoga, qi gong, massages, méditation, relaxation, conférences sur la santé globale : le programme disponible est vaste. On peut même aller cueillir le silence dans la chapelle.

    Visionné le film Augustines, corps et âme, de Ninon Larochelle, sur leur présence dans leurs 12 couvents-hôpitaux québécois, leur science ancestrale d’apothicaires qu’appuient des témoignages de vieux médecins qui prescrivaient leur sirop. On découvre les soeurs dans toute leur simplicité, leur humilité et leur candeur. Des femmes admirables qui vont disparaître bientôt. À vendre au monastère même ou chez le distributeur.

    Aimé le livre Calme (Pygamalion). Cet ouvrage très graphique et ludique est à emporter dans ses bagages pour un séjour dans un hôtel tel que celui des Augustines. Pour s’initier à la méditation (les auteurs sont également cofondateurs du mouvement Calm), un livre et une application utile et gratuite (Calm, en anglais) pour relaxer, aiguiser le mental et même dormir. Ça remplace le bréviaire, et le livre est interactif.













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