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    Idées

    Des soins producteurs d’inégalités

    16 janvier 2017 | Gabrielle Perras St-Jean - Diplômée de l’INRS | Actualités en société
    Comme des centaines de milliers d’autres femmes «du Sud», les orphelines visées par l’initiative seraient prêtes à de nombreux sacrifices pour améliorer leurs conditions de vie.
    Photo: iStock Comme des centaines de milliers d’autres femmes «du Sud», les orphelines visées par l’initiative seraient prêtes à de nombreux sacrifices pour améliorer leurs conditions de vie.

    L'édition du Devoir du 5 janvier annonçait les ambitions d’un entrepreneur québécois souhaitant pourvoir à la demande de main-d’oeuvre dans le secteur des soins à domicile, principalement sur le « marché » des personnes âgées, grâce à la migration d’orphelines nicaraguayennes spécifiquement choisies pour exécuter les fonctions d’aides familiales. Il est toujours déconcertant de constater que là où certains remarquent des inégalités sociales, d’autres voient des occasions d’affaires.

     

    « Travailleurs sans frontière ». À lui seul, le nom de l’entreprise de M. Luc Plamondon résume l’idéal d’extrême mobilité de la main-d’oeuvre dans une économie mondialisée. Dans ce système économique qui est le nôtre, le travail est traversé de lignes de faille qui hiérarchisent les fonctions. Par l’action simultanée des divisions internationale, sexuelle et raciale du travail, des individus se retrouvent au sommet de la hiérarchie professionnelle, tandis que d’autres sont assignés à des tâches dévalorisées et sous-payées.

     

    Les métiers du « care » (qui regroupent les soins aux personnes et les travaux domestiques) sont directement concernés par cette distribution. À l’instar des travaux agricoles, manufacturiers, et des autres emplois considérés comme « non qualifiés », la faible attractivité du métier d’aide familiale et les conditions de travail pénibles qui lui sont associées placent celui-ci au bas de l’échelle sociale.

     

    L’attribution du travail du care est genrée, c’est-à-dire liée à la construction sociale des rôles de sexe, classée, étant le produit de la hiérarchisation des fonctions, et ethnicisée ou racialisée, puisque l’écrasante majorité des exécutantes du travail du care sont des femmes migrantes et/ou « de couleur » originaires de pays « du Sud ». Dans ce contexte, le choix de cibler des jeunes femmes nicaraguayennes, orphelines de surcroît, pour occuper ces fonctions ne relève pas du hasard.

     

    Présentées comme des désoeuvrées sans perspectives d’avenir, les candidates pressenties seraient, selon notre entrepreneur, bien mal avisées de refuser pareille faveur : « Sinon, à 18 ans, elles se retrouvent à la rue. » Comme des centaines de milliers d’autres femmes « du Sud » qui chaque année, quittent leur pays d’origine pour effectuer, au « Nord », le travail du care, les orphelines visées par l’initiative de M. Plamondon seraient prêtes à de nombreux sacrifices pour améliorer leurs conditions de vie. Cette dynamique se traduit, depuis les trente dernières années, par une féminisation et une intensification des flux migratoires internationaux. Poursuivant une longue tradition d’importation de main-d’oeuvre étrangère, le Canada est l’un des États à l’origine de cette tendance mondiale.

     

    Programme d’embauche restrictif

     

    La demande pour l’embauche d’aides familiales étrangères s’inscrit dans un contexte de désengagement de l’État dans le secteur des services sociaux et de la santé, où la privatisation tend à remplacer les investissements publics dans les services de garde, les soins à domicile, ou autres services collectifs de santé.

     

    Les aides familiales migrantes étaient jusqu’en 2014 admises au pays sous le Programme des aides familiaux résidants (PAFR), un programme fédéral encadrant l’embauche de travailleuses étrangères. En théorie, 24 mois de travail à temps plein au sein d’un foyer canadien permettaient aux candidates de se qualifier pour déposer une demande de résidence permanente (RP). Or, les plus récents changements dans les programmes d’embauche de main-d’oeuvre temporaire ont drastiquement réduit les chances des candidates de se qualifier pour l’obtention de la RP. Désormais, le Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) regroupe toutes les catégories d’emplois « non qualifiés » confondues, ce qui prive les aides familiales de la voie d’accès à la RP distincte dont elles bénéficiaient auparavant. La très grande majorité d’entre elles resteront ainsi temporaires, un statut extrêmement restrictif sur le plan des droits.

     

    Par ailleurs, le permis de travail accordé demeure nominatif, c’est-à-dire exclusivement valide auprès de l’employeur auquel la migrante est liée par contrat. Cette disposition restreint la mobilité des travailleuses, qui ne peuvent changer d’employeur sans demander l’autorisation du gouvernement fédéral. En cas d’abus ou de problème, elles doivent obtenir un nouveau permis de travail avant de pouvoir occuper un autre emploi. Cette exclusivité place les travailleuses dans une position de vulnérabilité et de précarité vis-à-vis de leurs employeurs. Comme leur statut migratoire est directement lié à leur permis de travail, les aides familiales sont plus enclines à tolérer les abus afin d’éviter de compromettre leur droit de séjour.

     

    Vision simplificatrice

     

    Il n’est guère surprenant d’apprendre que le Conseil du patronat du Québec, peu reconnu pour ses préoccupations à l’égard des inégalités sociales, se montre favorable au projet entrepreneurial de M. Plamondon. Du haut de la pyramide économique et sociale, la perspective d’un bassin de main-d’oeuvre bon marché, captive, et malléable grâce au statut temporaire qui lui est octroyé, est réjouissante.

     

    « Ça fait que la personne qui arrive ici travaille, elle commence à payer ses impôts, elle est contente, elle est valorisée et la roue est partie », affirme l’entrepreneur. Cette vision d’un parcours migratoire et d’intégration réussis, simplificatrice à outrance, évacue complètement les rapports de domination structurels dans lesquels s’inscrivent les trajectoires migratoires et professionnelles des candidates pressenties, en plus de nier l’exploitation inhérente à l’exécution d’un travail sous-payé et dévalorisé. Devant la fausse bonne nouvelle que constitue l’initiative de M. Plamondon, ne nous méprenons pas ; son business se fera à la fois sur le dos des personnes âgées, privées de soins offerts dans le système public, et sur celui des orphelines, recrutées précisément en raison de leur position sociale désavantagée.

     

    Contre l’exploitation de travailleuses étrangères déguisée en solution miracle, pour des soins aux personnes âgées éthiques, accessibles, et prodigués dans le respect des bénéficiaires et des pourvoyeuses !













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