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    Revivre et point final

    Corneau(x) jusqu’au bout

    L’atelier de la peintre Corno dans SoHo, à New York. Une présence forte malgré son absence. Tiré du documentaire Corno.
    Photo: Guy Édoin L’atelier de la peintre Corno dans SoHo, à New York. Une présence forte malgré son absence. Tiré du documentaire Corno.

    Au fil d’une existence, beaucoup de gens nous apprennent à vivre, mais infiniment peu nous enseignent à mourir. Tout récemment, deux maîtres en la matière nous ont quittés tour à tour. Le psychanalyste Guy Corneau a suivi de près sa soeur (la peintre Joanne — dite Corno — qui s’est éteinte avant Noël), de façon aussi spectaculaire qu’inattendue.

     

    Celui qui avait relevé le gant quant au cancer, il y a dix ans, en usant de tous les moyens à sa disposition, est décédé la semaine dernière des suites d’une cardiomyopathie fulminante, un terme qu’il aurait apprécié pour la qualité de sa poésie.

    Photo: Denis Beaumont La Presse canadienne Joanne et son frère Guy Corneau lors d’un vernissage. Unis par le cœur et la passion.


    Dans l’approche symbiotique de la mort, avant la soeur et le frère, il y a également eu la fille et la mère durant la période des Fêtes, les actrices Carrie Fisher et Debbie Reynolds, l’une emportée par un arrêt cardiaque et l’autre par un AVC à 24 heures d’intervalle. Il ne faut pas un psy très imaginatif pour se dire que, si on peut guérir grâce à l’amour, on peut aussi en mourir. Cela s’avère d’un romantisme qui n’a plus souvent cours, sauf dans les films guimauves et les résidences de retraités où les vieux meurent parfois par paires.
     

    Pour une vision plus pragmatique, n’importe quel cardiologue vous expliquera qu’un virus ou la chimiothérapie peut provoquer une cardiomyopathie. Remarquez, un des effets secondaires de la vie, c’est la mort. Il faudra s’y faire un jour, même si on prolonge les délais comme on le peut et par des moyens abusifs dans certains cas.


    Souvent taxé par la maladie au cours de son existence, Guy Corneau a toujours valorisé les liens corps-esprit ; c’était non seulement son job, mais une passion qu’il communiquait à merveille, tant dans ses ouvrages qu’en conférence. « Pour atteindre un nouvel équilibre, il est nécessaire de s’ouvrir l’esprit, en particulier en ce qui a trait aux liens étroits qui existent entre le corps et la psyché », écrivait-il dans Revivre !.

     

    L’approche globale faisait partie de son arsenal thérapeutique et grâce à lui, bien des gens se sont initiés à la médecine intégrative.

     

    L’espoir au rendez-vous

     

    Juste avant Noël, Guy était allé rejoindre sa soeur Line, qui accompagnait son autre soeur Corno à l’institut Hope 4 Cancer de Tijuana, au Mexique. Leurs réunions virtuelles grâce à Facetime sur la plage allaient se matérialiser. Mais Guy est arrivé trop tard. Il s’est mis à avoir le souffle court le soir de son atterrissage, deux jours après le décès de Joanne. « Ils sont morts de la même façon », me confirme Line Corneau, qui a passé 73 jours à la clinique et assisté à des miracles thérapeutiques. « J’ai vu des gens condamnés qui s’en sortaient, reprenaient vie, couraient sur la plage. Les tumeurs de Joanne diminuaient, le traitement fonctionnait, mais c’est le coeur qui a lâché. Pour Guy aussi… »

    Photo: Guy Édoin L’atelier de la peintre Corno dans SoHo, à New York. Une présence forte malgré son absence. Tiré du documentaire «Corno».
     

    Line l’orpheline conserve en héritage de leur trio bien soudé un sentiment de force, de détermination : « Ils laissent une oeuvre, c’était deux passionnés. Dans la maladie aussi. Pour Joanne, il n’était pas question de parler de la mort. Elle s’est battue jusqu’à la fin, jamais une larme, jamais une plainte, elle vivait son année la plus heureuse, paradoxalement. Guy, lui, était en paix avec le sujet depuis longtemps. »

     

    Effectivement, Guy m’avait confié, en entrevue pour mon dernier essai, qu’il avait vécu une EMI (expérience de mort imminente) à 38 ans ; l’état d’amour et de paix qui s’en est suivi l’a réconcilié avec la mort. Dans son cas, il aura pu mourir deux fois.

     

    Lorsque je lui ai fait part de mes craintes d’abandonner mon fils trop jeune si je décédais du cancer, il m’a écrit un courriel que j’ai conservé et qui m’a profondément apaisée.

     

    « Nous sommes en vacances sur la terre, Josée. Il n’y a qu’à vivre agréablement et respectueusement de soi et des autres dans la joie. La naissance et la mort sont les points d’entrée et de sortie de ce magnifique voyage rempli de surprises. »

     

    Au point où mon anxiété en était, ces paroles balsamiques livrées par un messager de choix m’incitaient au lâcher-prise. Nous nous retranchons si souvent derrière « une » science (bonne ou mauvaise), les traitements, les statistiques, les certitudes, pour braver l’inquiétude, alors que nous savons si peu, errons souvent et marchons maladroitement vers un trépas assuré et mal apprivoisé. Parfois, un guide nous tend la main.

     

    Au-delà des mots

     

    Effleurées par la lumière mordorée de juillet, nous sommes assises dans la salle à manger du spa où elle réside depuis des mois. Revenue de New York pour soigner un cancer de la gorge très avancé, Joanne Corneau veut parler avec moi de ce cancer, des traitements que les médecins lui proposent, mais qu’elle refuse en grande partie. J’ai devant moi la Corno telle que dans le documentaire qui lui a été consacré en 2014, bravant la maladie comme elle s’attaque à une toile, avec fougue, à bras-le-corps.


    Elle est d’ailleurs convaincue que ses pots de peinture l’ont rendue malade. Ça, et le rythme de New York, sa muse et sa faucheuse. Mais elle n’aurait pas pu peindre avec un masque et sans cette ville grouillante à ses pieds non plus. Le prix à payer pour le souffle créateur.

     

    Je l’ai connue alors qu’elle peignait dans un studio du boulevard Saint-Laurent dans les années 1980 ; Corno est ressuscitée plusieurs fois. Avec la maladie, sa qualité de vie devenait cruciale et la médecine conventionnelle promettait surtout de massacrer ses dernières heures. Ses choix étaient limpides. Elle voulait mourir avec ses dents, ses papilles gustatives et ses glandes salivaires. Une amie médecin me soulignait combien il faut être béton pour tenir tête au système médical officiel. Joanne était magnifique de fidélité envers elle-même et sa nature profonde.

     

    Corno m’aura appris à négocier avec la maladie en s’écoutant, en jusqu’au-boutiste sans compromis. Elle avait la chance de ne pas subir la pression de sa famille immédiate ; elle en était bien consciente. Avec un conjoint et des enfants, elle aurait peut-être été influencée dans ses choix. On meurt parfois pour faire plaisir aux autres. C’est une autre leçon des grands malades restés grands. Laissez-les mourir à leur tête.

     

    Merci, les Corneaux.

    Avec le sourire Il est mort en souriant. Son témoignage de neuf minutes, recueilli durant les deux dernières semaines de sa vie, ne laisse pas indifférent. Voilà un maître face à la mort. « C’est seulement quand tu acceptes, que tu es libre, que tu as du pouvoir et du courage. »

    Atteint d’un cancer, Philip Gould affirme ne pas avoir été aussi heureux que durant les cinq derniers mois de son existence. « Je fais un avec le monde. Ce n’est que lorsqu’on nous annonce qu’on va mourir qu’on le réalise et que la vie nous crie son intensité. » http://bit.ly/2iGqlkG

    Visionné le documentaire de Guy Édoin, Corno, tourné en 2012, trois ans avant son diagnostic de cancer. Un détour inspirant pour toutes les femmes qui se lancent en création et pour tous ceux qui admirent l’acte créateur, peu importe l’issue. Joanne était « habitée » et en parle sans intellectualiser sur son art. Elle mentionne aussi la toxicité des peintures qui l’ont conduite à se tourner vers l’acrylique à la fin. Un film haut en couleur où l’on peut entendre les témoignages de sa mère (91 ans aujourd’hui), de son frère Guy et de sa soeur Line. À voir ici.

    Lu le récit de l’expérience de mort imminente de Guy Corneau dans la réédition de La guérison du coeur (éditions de l’Homme), un ouvrage publié en 2000. « J’étais en contact avec la racine. Je comprenais qu’il n’y avait pas de mort, qu’il n’y avait que des changements d’état. Mourir signifiait retourner à la source et se reconnaître identique à tout ce qui vit. » Le livre s’attarde aux leçons de l’épreuve, de la douleur et de la maladie (notamment à travers plusieurs cas vécus), à leurs enseignements profonds. Le sous-titre, « Nos souffrances ont-elles un sens ? » s’explique. Certains y trouvent la force de se dépasser. En librairie le 18 janvier.

    Aimé Le pouvoir guérisseur de l’amour d’Audrey Mouge (éditions de La Martinière) où Guy Corneau est d’ailleurs cité. « La maladie fait partie de la santé, comme une parole de l’intelligence intérieure, mais aussi universelle, qui vient nous interpeller », dit-il. L’ouvrage nous parle notamment de psycho-neuro-immunologie (relation entre le cerveau, le système immunitaire, le système endocrinien et le système nerveux) et des nombreuses recherches qui se penchent sur le lien corps-esprit, amour-guérison. On s’intéresse également au phénomène des expériences de mort imminente et des expériences extatiques.













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