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    Centenaire

    Ma grand-mère Angélique

    Retour à la maison qui a vu naître et grandir Angélique

    Grand-mère Angélique, femme active malgré ses 100 ans, continue de tricoter.
    Photo: Alexandre Shields Le Devoir Grand-mère Angélique, femme active malgré ses 100 ans, continue de tricoter.

    Ma grand-mère Angélique vient de franchir le cap des 100 ans. Un siècle presque improbable pour une femme qui a frôlé la mort dès l’enfance. Pour souligner l’événement, nous sommes retournés dans la maison qui l’a vu naître, puis grandir, au sein d’une famille de 16 enfants. Petite entorse à l’objectivité journalistique pour raconter un quotidien qui semble aujourd’hui très lointain, mais qui fait partie de notre histoire.


    Sa mémoire est intacte, celle des dates comme celle des événements ou des émotions. Assise dans la pièce qui servait de cuisine dans la maison familiale de son enfance, Angélique résume assez simplement le sentiment qu’elle garde de sa « maison de pierres », dans laquelle elle est née en 1916 : « J’ai des bons souvenirs dans cette maison. On était heureux. »

     

    Cette grosse maison, construite en 1841, est située sur le 9e Rang à L’Avenir, au sud de Drummondville. C’est son père, Léon Simoneau, qui l’a achetée en 1916. « Il voulait une ferme plus grande, se souvient ma grand-mère. Il voulait cultiver et faire vivre sa famille. » Angélique est d’ailleurs la première de la famille à être née sur cette ferme laitière. Mais elle était déjà la 12e enfant de ses parents. Au total, sa mère Marianne, une femme qu’elle vouvoyait, donnera naissance à 16 enfants. Un chiffre qui, s’il semble aujourd’hui surréaliste, était alors monnaie courante. « Il y avait des voisins qui avaient 20 enfants », précise-t-elle.

     
    Photo: Alexandre Shields Le Devoir

    Vivant sans électricité et avec des moyens modestes, tous les membres de la famille devaient être mis à contribution pour assurer le nécessaire de la vie quotidienne. « Tout était fait sur place. Il n’était pas question d’aller acheter tout. Ma mère faisait son pain. On faisait notre beurre, notre savon et nos vêtements. »

     

    Comment faire suffisamment de pain pour nourrir tout le monde ? « Elle faisait du pain deux fois par semaine, raconte ma grand-mère. Mais le pain prenait du temps à lever dans ce temps-là. Elle le faisait lever dans le jour et elle le faisait cuire la nuit, en tricotant des bas et des mitaines, à la lueur du poêle de la cuisine. Et on avait du bon pain chaud pour déjeuner. »

     

    Patates et viande

     

    Les enfants avaient évidemment des tâches attitrées, pour que tout le monde puisse manger. « Mes grandes soeurs se levaient en premier et préparaient le déjeuner, pendant que les hommes étaient partis à l’étable pour voir aux animaux et traire les vaches. » Dès l’âge de 12 ans, les garçons travaillaient sur la ferme, qui comptait des vaches laitières, des porcs et des poules, mais aussi une petite érablière et un grand jardin.

     

    « Les hommes faisaient boucherie l’automne. Ils tuaient un boeuf, un porc et un veau, se rappelle aussi Angélique. La viande était enveloppée dans des sacs de coton, parce qu’on achetait le sucre et la farine dans des sacs de coton. On gardait ces sacs pour emballer les quartiers de viande, qui étaient conservés tout l’hiver dans le grain qui était stocké dans le hangar à grains. »

     

    Les patates, consommées quotidiennement, étaient conservées dans du sable, dans un espace aménagé sous la cuisine. « Chaque printemps, il fallait égermer les patates, pour qu’elles ne pourrissent pas. C’était la tâche des enfants. » Ma grand-mère devait aussi, avec une de ses soeurs, peler des patates le samedi, en vue du repas du dimanche, servi après la messe. « On mettait une belle nappe blanche et on avait souvent un bon rôti, mais aussi un dessert. Maman faisait souvent des tartes. »

     

    À l’époque, se souvient-elle, le gaspillage de nourriture était inexistant. Chaque repas, pris dans un silence complet, était au contraire très apprécié. « On se contentait de peu, mais on avait une maman qui était très bonne cuisinière et qui devait parfois faire des miracles pour en avoir assez pour tout le monde. Mais on avait toujours quelque chose à manger, alors qu’en ville, bien souvent, il y avait des gens qui avaient de la misère. En campagne, on avait tout ce qu’il nous fallait, et c’était de la bonne nourriture. Dans le temps, il n’était pas question de produits chimiques. Tout était biologique. »

     

    Vie organisée

     

    Reste que la vie quotidienne ne laissait pas de place à l’improvisation ni au farniente. Les semaines s’écoulaient selon un horaire régulier et plutôt chargé, auquel tous et toutes devaient se plier, se rappelle Angélique. « Chacun faisait son travail. Le samedi, on frottait le poêle. Il fallait essuyer les escaliers et les pattes de la machine à coudre. C’était aussi le travail des enfants de tailler la mèche des lampes à l’huile. »

     

    Les filles devaient en outre faire le lavage et le repassage, à l’aide de fers qui chauffaient directement sur le poêle de la cuisine. Elles devaient même « empeser » les cols des chemises des hommes, c’est-à-dire les raidir.

     

    En contrepartie du labeur quotidien, certaines traditions festives étaient incontournables. Si on soulignait à peine les anniversaires de naissance, évidemment nombreux, la période des Fêtes était toutefois synonyme de réjouissances. Ma grand-mère se souvient du rendez-vous annuel de la messe de minuit, à Noël, à laquelle la famille se rendait à bord de voitures tirées par des chevaux.

     

    Le jour de l’An revêtait cependant une plus grande importance pour les enfants, insiste-t-elle. « Même si on n’avait pas grand-chose, on avait chacun notre surprise. C’était une orange, ce qu’on ne voyait pas de l’année. Il y avait aussi des bonbons. C’était la surprise du matin du jour de l’An. »

     

    « Il y avait aussi la bénédiction paternelle du jour de l’An. Le message était assez simple : “que le bon Dieu vous bénisse”, et ça finissait là. Mais il ne fallait pas manquer ça. Même quand les enfants sont partis de la maison, ils revenaient pour le jour de l’An pour avoir la bénédiction paternelle. Et mon père l’a fait jusqu’à sa mort. »

     

    Devenir centenaire

     

    La mort, justement, n’a pas épargné la famille Simoneau. Celle de la soeur d’Angélique, Éva, morte de la diphtérie, une maladie aujourd’hui aisément évitable. Ou encore celle de Christine, bébé de moins d’un an, échappée par accident sur le poêle de la cuisine et morte quelques jours plus tard, probablement par manque de soins adéquats, non disponibles à l’époque, particulièrement en campagne.

     

    Angélique, qui se décrit elle-même comme la « survivante » — son dernier frère, Armand, est décédé au printemps 2016 à l’âge de 106 ans —, a elle aussi frôlé la mort à plus d’une reprise. Âgée d’à peine plus d’un an, elle a bu un javellisant très puissant, qui lui cause des problèmes de santé depuis 98 ans. Elle a aussi subi, en 1938, une opération médicale selon les critères archaïques de l’époque, opération qui a failli lui coûter la vie, au point où le curé lui a administré les derniers sacrements.

     

    « J’ai toujours été considérée comme la petite fragile de la famille. Et je me souviens qu’une fois, on devait aller à une noce, mais ma robe était chère. J’ai entendu ma mère dire à mon père : “C’est peut-être la dernière fois qu’on lui en achète une” », laisse-t-elle tomber, en riant.

     

    Et comment fait-on pour vivre jusqu’à 100 ans ? « Il faut être positif et essayer de prendre la vie comme elle vient, parce qu’il y a des mauvais bouts. Il y a des moments difficiles, mais il faut s’accrocher à ce qu’il y a de bon et espérer que ça aille mieux. J’aimerais bien dire quelque chose d’extraordinaire, mais dans ma petite vie, il ne s’est pas passé grand-chose d’exceptionnel. » À part peut-être traverser quasiment tout le XXe siècle et passer le cap des 100 ans.













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