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    Instantanés

    Entre déboires et humour juif

    Photo: Sarah Maude Chénard

    Cadeau de fin d’année des journalistes du Devoir, la série Instantanés propose des textes de fiction inspirés par des photos d’archives du temps des Fêtes envoyées par des lecteurs à la rédaction. Aujourd’hui, un texte de Lisa-Marie Gervais, et une photo de Sarah Maude Chénard.


    Je me présente, Isaac Pollack (Isaac signifie « Dieu sourit » en hébreu), trente ans, nez rond et épaté, grands yeux noisette, teint blafard. Je suis Juif et j’habite Montréal. Mais attention, je ne mange pas de smoked meat de chez Schwartz (je suis végétarien et, même si je ne l’étais pas, je refuse de faire la file dehors à moins trente pour aller au resto), je n’habite pas Outremont ni le Mile-End et je ne fréquente pas non plus la synagogue (sauf quand mon grand-père me fait les gros yeux, ce qu’il fait de moins en moins, car il se fait vieux et ne voit plus clair).

     

    Je n’ai pas non plus consommé l’intégrale de l’oeuvre de Leonard Cohen (même si j’ai quand même écouté en boucle You Want it Darker à son décès le mois dernier), et je n’ai pas lu un seul ouvrage de Mordechaï Richler (enfin, si, mais je ne le dis pas à tout le monde). C’était pour mieux comprendre son mépris acéré envers les Canadiens français. Parce que je suis souverainiste. Ça non plus, je ne le dis pas à tout le monde. Surtout pas à mon grand-père.

     

    Il faut le comprendre et l’épargner un tant soit peu, mon cher grand-papa. Car lui, le grand Yera’hmiel Pollack — au prénom prédestiné signifiant « Dieu aura pitié » —, ne l’a pas eu facile dans la vie. Ce qu’on l’a entendue, la liste de ses déboires ! Déboires qui commencent par son départ précipité de l’Allemagne, après la prise de pouvoir de Hitler. Le jeune Juif de 20 ans qu’il est se réfugie en Angleterre avec son rabbin de frère, puis est envoyé au Canada par Churchill qui lui demande d’accueillir une poignée d’« étrangers ennemis » soupçonnés d’être à la solde du Führer. En juillet 1940, il fait partie des 600 Juifs allemands qui débarquent dans la ville de Québec dans le brouhaha le plus total (mon grand-père serait fier ici que je vous dise que brouhaha vient de l’hébreu baruch haba et signifie « béni soit celui qui vient », une formule de bienvenue employée dans les assemblées juives souvent bruyantes).

     

    Sauf que justement, il ne se sent pas du tout bienvenu dans ce brouhaha québécois. Identifiés à tort comme des adversaires politiques de la Couronne britannique, tous les nouveaux arrivants finissent internés dans le « camp L » derrière le Manège militaire, comme de vulgaires prisonniers de guerre. Ce fut le premier d’une longue série de malentendus avec son destin canadien, dont le dernier en date est l’incendie, il y a un an, à sa résidence de Côte-Saint-Luc parce qu’il s’était endormi en oubliant d’éteindre les bougies du candélabre à neuf branches des festivités de Hanoukka.

     

    Lors de cette fête juive des Lumières célébrée en décembre, il faut en effet allumer une bougie chaque jour pendant huit jours, pour rappeler la victoire des Juifs sur le tyran Antiochos IV Épiphane deux siècles avant Jésus-Christ et le miracle de la purification du temple de Jérusalem reconquis. Dans un oubli peu glorieux — mon grand-père ne s’est jamais fait à la coutume de remplacer les piles du détecteur de fumée aux changements d’heure —, Yera’hmiel se serait donc endormi sur Meurtre mystérieux à Manhattan, peu après que Woody Allen eut dit sa fameuse réplique : « Quand j’écoute trop de Wagner, j’ai envie d’envahir la Pologne. » Or, c’est plutôt sa véranda qui s’est embrasée.

     

    Dans le sac — autre mot hébreu ! — de ses déconvenues se trouve aussi la vente, début des années 1960, de la synagogue qu’il fréquentait assidûment sur l’avenue des Pins à un théâtre qui allait s’appeler « Quat’Sous » et — insulte suprême — qui allait produire l’irrévérencieux « Osstidcho » créé par une bande de nationalistes insouciants. Sans oublier la faillite, à la fin des années 1990, de Pollack Clothing inc., son jadis si florissant commerce de vêtements (qui a imprimé des tonnes de t-shirts pour le camp du « Non ») sis dans l’édifice Cooper du boulevard Saint-Laurent.

     

    Tant d’infortunes, mais qu’à cela ne tienne, « le juste tombe sept fois, et il se relève », répète souvent Yera’hmiel, citant le roi Salomon. N’empêche. Il a beau être fait fort, mon aïeul, il n’en a pas moins d’un siècle de vie sous la kippa. Un siècle de révolutions, de progrès et d’allers-retours — parfois de surplace — de l’Histoire qui, de Hitler à Trump, ont comporté leur part de ténèbres (que même le candélabre de la Hanoukka n’a pas réussi à éclairer !).

     

    C’est pour cela que je me suis récemment demandé : est-ce vraiment nécessaire de lui dire qu’au lieu de faire des études en droit je me suis inscrit aux auditions de l’École de l’humour ? Et que c’est lui qui m’a inspiré ce coup de tête si loin du pragmatisme et du sérieux qu’il s’est évertué à m’inculquer ? Parce qu’il a beau avoir un air austère, mon grand-père, je le surprends souvent à rire dans sa barbe. Pince-sans-rire, il s’est toujours beaucoup amusé à s’approprier, sans jamais leur donner le crédit (il se ruinerait en droits d’auteur !), les blagues de Jerry Seinfeld, Saul Bellow et autres comiques juifs. « Pourquoi les Juifs ne prennent-ils pas d’aspirine ? Parce que ça enlève la douleur ! » disait-il, non sans autodérision.

     

    À bien y penser, ce n’est peut-être pas non plus nécessaire de lui dire que je me suis récemment inscrit sur un site de rencontre et que, fidèle à cet humour corrosif qui est le nôtre, j’ai mis sur mon profil un égoportrait mal cadré, avec un sapin de Noël sur la tête en guise de kippa. Et que j’ai coché « homme cherche homme ». L’humour juif, empreint d’ironie et de sarcasme, ne manquerait pas de me souligner qu’il a ses limites. Ce à quoi je m’empresserais de répliquer, grâce à la répartie héritée de mon grand-père, qu’Isaac signifie aussi « rira bien qui rira le dernier ».













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