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    Monastiraki, une boutique-musée, hors du temps présent

    Monastiraki, un antidote à la surconsommation

    Dans son bordel organisé, l’artiste Billy Mavreas trône comme un pape, comme un commissaire du temps présent.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Dans son bordel organisé, l’artiste Billy Mavreas trône comme un pape, comme un commissaire du temps présent.

    Passer la porte de Monastiraki, c’est entrer dans une capsule intemporelle, un temple de l’anticonsommation, un pied de nez aux Best Buy et Walmart de ce monde, un repaire où le bonheur ne se mesure pas en écran 62 pouces, mais en objets oubliés.

     

    Angle Saint-Laurent et Saint-Viateur, Monastiraki veille depuis près de 20 ans sur les allées et venues des habitants du Mile-End et des amoureux de la Main, bien avant qu’Ubisoft et d’autres stars du pixel ne transforment les alentours en mecque pour hipsters.

     

    En pleine frénésie marchande du temps des Fêtes, personne ne se marchait sur les pieds ici les jours de Boxing Day — ni aucun des autres jours de l’année d’ailleurs —, alors que les foules succombent aux autres courses à obstacles en quête d’achats formatés. Quand le propriétaire et artiste underground Billy Mavreas veille sur son sanctuaire surréaliste, on pénètre chez Monastiraki les yeux grands ouverts, l’oreille aux aguets, comme dans un musée ou un cabinet de curiosités.

    Je ne me vois pas comme un vendeur, mais plutôt comme un commissaire du temps présent. Ici, c’est un bordel organisé.
    Billy Mavreas

    Ouverte par son paternel en 1998, la brocante, dont le nom signifie « petit monastère », a peu à peu pris les plis du fils, bédéiste de surcroît, au-dessus de qui semblent toujours flotter quelques phylactères de circonstance. Toujours le bon mot pour le client qui vient pointer le bout de son nez dans sa vitrine. Amateurs d’art éphémère, de brocante et de poésie en tout genre, Billy et sa conjointe Émilie O’Brien ont depuis transformé cet espace où chiner en un commerce qui n’a de boutique que le nom, et qui vénère plus le détail que la vente.

     

    « Je voulais que la même magie reste, que le même esprit survive, précise-t-il, mais que ça nous ressemble aussi. »

     

    Dans son bordel organisé, l’artiste trône comme un pape, comme un commissaire du temps présent. « Je ne me vois pas comme un vendeur. Ici, on est ailleurs. On est sur la “coche”. C’est un lieu où l’on trouve les choses par hasard, par amour, par curiosité », insiste ce poème sur deux pattes, déambulant dans sa caverne d’Ali Baba.

     

    Carambolage artistique


    Hybride entre le marché aux puces, l’atelier d’artiste et la galerie, Monastiraki est un pur anachronisme en cette époque superconnectée. Rien ici ne peut être glané sur Internet, bradé en série, acheté d’un clic ou léché sur une quelconque vitrine virtuelle. « Pourquoi les magasins ne seraient-ils pas aussi des lieux culturels. En fait, cet endroit, c’est un accident ! » dit Billy en rigolant. Oui, un accident, une collision survenue en bordure de l’autoroute de la consommation. Un heureux carambolage où se fomentent des soirées de poésie, des performances, des expositions d’artistes et de bédéistes d’un peu partout dans la métropole.

     

    Un coup d’oeil sur les lieux parle de lui-même. Calendriers des décennies passées, avalanches de photos d’époque, squelettes de laboratoire, flacons mystérieux, gri-gri en tout genre, appelant à outardes, ourson de plâtre et fers forgés rescapés d’une église oubliée parsèment le plancher de ce bazar devenu une ode à la précarité de la vie. « 50 cents », « 1 $ », « 5 $ », « 10 $ » : rien ici n’a de réelle valeur, si ce n’est celle que le maître des lieux accole à chaque parcelle d’humanité arrachée aux objets de son cru.

     

    « J’aime les dessins, les objets personnels qui parlent d’une histoire. Bref, des trésors de grand-maman. Je veux qu’il y ait une mémoire attachée à ces choses. Je ne veux pas de corps morts ! » lance l’artiste, alors que résonne la clochette de la porte d’entrée.

     

    Au même moment, une artiste entre en trombe pour déposer ses derniers zines, amoureusement fabriqués à la main, intitulés The Life and Time of Butch Dykes, une série de portraits sur des femmes lesbiennes célèbres. « Je les veux. C’est fait à la main. C’est très personnel et ça marche », assure le bédéiste, qui ne cache pas son faible pour l’imprimé sous toutes ses formes. « J’aime ça, c’est vivant. Ça raconte des histoires ! »

     

    Objets culturels oubliés

     

    Certains trippent sur les ovnis. Billy, lui, c’est sur ce qu’il appelle les « objets culturels oubliés ». Dans une dizaine de boîtes de carton s’entassent des photos d’un mariage grec, un portrait de Paul Buissonneau autographié de sa main, une liste d’épicerie abandonnée au détour d’une rue, des photos pornos des années soixante, des recueils de prières. Chacun son truc.

     
    J’aime les objets imparfaits, un peu croches, faits à la main. Je suis tanné de voir des choses parfaites, des avatars d’Instagram.
    Billy Mavreas, propriétaire de Monastiraki

    Dans des dizaines de classeurs dorment des oeuvres d’illustrateurs underground et de bédéistes imprimées à la main, en série limitée. « Ouvrez-moi ! » crient les étiquettes collées sur les tiroirs remplis d’opuscules, de brochures et de dessins en tout genre.

     

    « Je trouve les choses par hasard, mais il y a aussi des gens qui m’apportent des trucs très personnels, ou de leur famille. Ces objets captivent les gens. Ils se demandent qui cela peut bien être. Sont-ils morts ou vivants ? La majorité de ceux qui m’apportent des choses sont mes propres clients. Ils savent exactement ce que je cherche », dit-il.

     

    De l’autre côté du miroir

     

    Une autre cliente passe soudain le pas de la porte. Elle veut acheter des mots. Sans blague. « I’m addicted to letters [“Je suis accro aux lettres”] », lance la jeune fille. « Oui, oui, bien sûr, on a plein de mots. Et si vous le voulez, ce seront vos mots », répond tout bonnement Billy, dans une scène empruntée à Alice aux pays des merveilles. Plus personne ne s’étonnerait de voir un lapin nous filer entre les pattes ou un chat de Cheschire flotter, hilare, dans un coin de ce souk.

     

    « On est dadas, surréalistes ! En fait, on est maximalistes ! » corrige l’artiste, en reprenant la visite de son repaire. Dans un coin, une truite géante maculée de graffitis, suspendue au plafond, survole ce maelström sans queue ni tête. « Catch of the day », devine-t-on sur l’étiquette. « J’aime les objets imparfaits, un peu croches, faits à la main. Je suis tanné de voir des choses parfaites, des avatars d’Instagram », insiste le collectionneur.

     

    Dans le creux de l’oreille, le monarque des lieux confie que certaines de ses trouvailles prennent parfois le chemin de « sa réserve », des pièces auxquelles il voue un attachement particulier, mais dont il faudra bien, un jour ou l’autre, se séparer. Et ce jour pourrait venir plus vite qu’il ne le souhaite.

     

    Lendemain de veille numérique

     

    Quand des clients mettent le pied dans la boutique sans décoller le nez de leur iPhone, ou pour immortaliser ses objets sur Instagram, le propriétaire se dit que le monde a bien changé. De moins en moins de badauds passent devant la vitrine. Même sortir les habitants du quartier de leurs cafés douillets est devenu un défi.

     

    « Parfois, les gens entrent, photographient les objets, nous donnent un like sur Instagram ! C’est super, mais ça ne nourrit personne. Il y en a de plus en plus. Ici, c’est un temple, un endroit à visiter, à méditer. Quand les gens tombent amoureux du magasin, même s’ils n’achètent rien, ça fait ma journée », assure Billy, un optimiste indécrottable.

     

    Parfois, des touristes égarés tombent par hasard sur son enseigne peinte à la main en cherchant la Petite Italie, à deux jets de pierre plus au nord, et repartent avec sa carte professionnelle. Imprimée à la main. « Ils n’en reviennent pas. Ils me disent :“Il n’y a pas un endroit comme ça à New York.” »

     

    Comme un atoll perdu dans un océan, Monastiraki fait partie de ces lieux uniques qui insufflent une âme à leur quartier, de ces grains de beauté égrenés sur l’épiderme d’une ville. Ultime paradoxe, la popularité du coin, qui a mis le feu aux prix des loyers, menace ces endroits qui ont contribué à faire du Mile-End l’aimant de toute une génération d’artistes et un des quartiers incontournables de la métropole.

     

    « Reste-t-il encore des artistes dans un quartier où le café se vend maintenant 5 $? C’est une bonne question ? » soulève Billy.

     

    D’ici deux ans, la boutique caméléon vivra une véritable métamorphose, annonce-t-il, pour survivre à cette réalité où le poids du virtuel l’emporte souvent sur la beauté du réel. « Nous irons vers d’autres choses. Une transformation radicale ? Peut-être. Est-ce que ce sera un studio, un espace d’exposition, ou les deux ? Je ne saurais dire. Je veux que cela reste un lieu public et privé, où je peux continuer à créer mes bédés. Chose certaine, ça restera l’essence de ce que nous sommes. »













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