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    Que souhaiter de mieux que la santé...

    Jusqu’au milieu du XXe siècle, la tuberculose condamne des milliers de Québécois à vivre retranchés dans un sanatorium

    Noël 1946: des patientes atteintes de tuberculose posent devant le sapin à l’hôpital Laval.
    Photo: Diane Germain Noël 1946: des patientes atteintes de tuberculose posent devant le sapin à l’hôpital Laval.

    Les maladies restent souvent cachées dans le noir de l’histoire. Pourtant la peste blanche, comme on appelle communément la tuberculose, occupe les conversations et l’attention générale pendant des décennies.

     

    En décembre 1946, à l’hôpital Laval de Sainte-Foy, l’hôpital dit des tuberculeux, on tousse, on suffoque, parfois on crache du sang, résignés, en rangs, couchés sur des lits en fer, couverts par de mauvais draps. On se fait tout de même photographier devant le sapin de Noël dressé dans la salle commune.

     

    Jusqu’au milieu du XXe siècle, c’est-à-dire jusqu’au développement de la pénicilline, ils sont des milliers aux visages émaciés à égrener ainsi leur vie dans un sanatorium. La tuberculose est alors responsable de plus de morts que toutes les autres maladies infectieuses réunies. « Les poitrinaires » ont en général entre 20 et 45 ans. Plus d’hommes que de femmes. Plus de pauvres que de riches.

     

    On croit d’abord que la tuberculose se jette volontiers sur des êtres délicats et sensibles. La tuberculose est ainsi assimilée à une maladie de l’âme, à une souffrance romantique, à un état passionnel. Tchekhov, Chopin, Kafka ou encore Katherine Mansfield semblent, à les entendre, voués à l’épouser pour donner plus de relief à leurs oeuvres.

     

    Dans les années 1940 encore, la tuberculose est une maladie mortelle. Environ 7000 nouveaux cas par année sont alors recensés au Canada. Les malades sont plus nombreux au Québec que dans les autres provinces. Un autre cadeau, dit-on, offert par la pauvreté, la promiscuité, la saleté…

     

    En ce Noël 1946, neuf tuberculeuses posent devant le sapin décoré de l’hôpital Laval. Elles sont flanquées de deux aides-infirmières sur leur droite — sans doute des patientes jugées en rémission — et d’une religieuse sur leur gauche. Deux autres malades se tiennent en retrait. Les jambes de ces femmes cachent le pied de l’arbre, mais un autre cliché pris ce jour-là nous confirme ce que l’on devine d’emblée : une crèche, une poupée attifée en petit Jésus, une vierge de plâtre aux bras tendus, de l’espoir étalé au plancher. Aux fenêtres, prêtes à s’envoler, on a accroché des étoiles et des rubans.

     

    Thérèse Germain

     

    Parmi ces jeunes femmes malades se trouve Thérèse Germain. « Ma tante Thérèse est la deuxième sur la droite, près de la soeur de la Charité », m’explique au téléphone Diane Germain, celle grâce à qui je réfléchis devant cette photographie.

     

    Tout comme la tante Thérèse, ses compagnes d’infortune posent avec des cheveux coiffés en meringue. Elles portent des peignoirs molletonnés, cadeaux des dames patronnesses de la ville. Se consacrer aux tuberculeux est bien vu. Même Édith Piaf viendra chanter au sanatorium Laval lors d’un passage à Québec.

     

    Les Germain sont neuf. Le plus petit meurt en bas âge. Frères et soeurs sont nés les uns à la suite des autres. Parti bûcher dans le rang du Brûlé, le père rentre un jour tout fiévreux, incapable de dételer son cheval. Il décède à l’automne 1918, à 35 ans. Quelque 14 000 Québécois meurent cette année-là de la grippe espagnole.

     

    Les huit enfants Germain sont placés au pensionnat. Cinq filles et un garçon seront hospitalisés à cause de la tuberculose. « Deux de mes tantes sont décédées à l’Hôpital des tuberculeux. Et un oncle est décédé chez lui. J’ai deux tantes qui, sans pouvoir sortir du sanatorium, ont commencé à y travailler comme assistantes des religieuses. » Elles y travaillent jour et nuit, malgré leur condition physique fragile, afin de pouvoir être logées et nourries.

     

    Thérèse Germain est restée au sanatorium 18 ans. Elle a survécu contre toute attente à l’ablation d’une portion d’un poumon. « Ma mère avait commencé les préparatifs d’une veillée funèbre lorsqu’elle a été opérée, m’explique Diane Germain. Dans la famille élargie, on disait qu’on avait un mort par année à cause de la tuberculose. »

     

    La tuberculose est provoquée par le bacille de Koch. Logé le plus souvent dans les poumons, il crée des cavités qui provoquent l’effondrement du tissu pulmonaire. La contagion se fait surtout par voie aérienne. L’air pur, associé au repos physique et mental, est envisagé longtemps comme seul répondant d’une amélioration de la condition des personnes touchées.

     

    En 1895, le gouvernement du Québec donne 400 acres dans le parc du Mont-Tremblant pour construire un sanatorium au bénéfice de la Ligue antituberculeuse de Montréal. En 1905, la ligue antituberculeuse de Québec obtient 137 acres pour faire de même.

     

    Une commission d’enquête du gouvernement québécois conclut en 1910 que la maladie « ne se développe que dans les organismes déprimés ». Quelles sont les causes de cette dépression ? L’infection mystérieuse de l’organisme est préparée, explique le rapport, « par l’air vicié dans tous les milieux, par l’habitation insalubre, par l’alcoolisme, par le travail prématuré chez l’enfant et excessif chez les adultes […], par les métiers à poussière ». La ville, considérée comme insalubre avec ses logements décrépis, est aussi invoquée comme un facteur d’apparition de la maladie. On note que les habitations ne doivent plus être construites comme avant sur des terrains où l’on enfouit les déchets. On s’inquiète aussi de la qualité des égouts. On recommande de couper court aux habitudes de cracher partout.

     

    En attendant l’apparition d’un traitement scientifique dans les années 1950, la tuberculose sert à l’évidence de révélateur à des conditions socio-économiques désastreuses.

     

    C’est à se demander aujourd’hui par quelle maladie l’humanité doit désormais être couchée pour qu’elle trouve enfin prétexte pour se relever de nouveaux malheurs sociaux.













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