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    Du Costa Rica à Sainte-Justine

    Trente heures de classe pour apprendre le Québec

    En Beauce, les écoles manquent de ressources pour franciser les jeunes immigrants

    29 décembre 2016 | Isabelle Porter - à Sainte-Justine, en Beauce | Actualités en société
    À l’échelle de la région, la Commission scolaire Beauce-Etchemins a accueilli 41 jeunes immigrants l’an dernier et 32 cette année.
    Photo: iStock À l’échelle de la région, la Commission scolaire Beauce-Etchemins a accueilli 41 jeunes immigrants l’an dernier et 32 cette année.

    Depuis trois ans, le village de Sainte-Justine, dans Bellechasse, a accueilli une quarantaine d’immigrants du Costa Rica, venus travailler pour le principal employeur local, l’usine Rotobec. L’intégration de ces immigrants soulève de nombreux défis, a constaté Le Devoir. Premier d’une série de trois textes.


    Dans les couloirs de l’école des Appalaches à Sainte-Justine, on entend parfois des enfants parler espagnol dans les corridors. Un nouveau phénomène pour cette région éloignée des grands centres, à une heure et demi de route de Québec. Ils s’appellent Joseph, Axel, Carlos, Anna et Allison, et leurs parents travaillent tous à l’usine de Rotobec.

     

    Depuis trois ans, le fabricant d’équipement de manutention robuste (grues, grappins) a recruté une quarantaine de travailleurs au Costa Rica. Vingt-sept sont restés jusqu’à présent, dont douze avec leur famille.

     

    Dans cette ville de 1845 habitants, l’entreprise de 325 employés est un incontournable. La rue qui mène à l’usine s’appelle d’ailleurs… Rotobec.

    Photo: Photos Renaud Philippe / Montage Guillaume Levasseur Des élèves d’origine costaricaine de l’école des Appalaches, à Sainte-Justine
     

    Du côté des enfants


    À l’usine, l’intégration des nouveaux travailleurs se déroule bien, mais à l’école, on s’inquiète pour les enfants. « Globalement, sur le plan de la francisation, on est en sous-financement », explique le coordonnateur aux services éducatifs, Vincent A. Lemieux.

     

    À l’échelle de la région, la Commission scolaire Beauce-Etchemins a accueilli 41 jeunes immigrants l’an dernier et 32 cette année. Sur un total de 15 000 élèves, ça semble bien peu. Or pour la CSBE, c’est à la fois trop et pas assez. Trop parce qu’on manque de ressources pour soutenir les élèves, et pas assez parce qu’on ne peut pas compenser le sous-financement en les regroupant.


    À Sainte-Justine, par exemple, les élèves de l’école des Appalaches ont droit à seulement 29 heures de francisation chacun pendant leur scolarité avec le financement du ministère. « C’est très peu », dit la directrice Chantal Poulin. « Surtout pour ceux qui arrivent au secondaire. Les plus jeunes apprennent plus facilement. »

     

    La Beauce n’a pas nécessairement moins de fonds que d’autres commissions scolaires toutes proportions gardées, mais les particularités du financement de la francisation jouent contre elle.

     

    D’abord, les fonds alloués sont basés sur les besoins passés, déplore Brigitte Bilodeau, présidente du Syndicat des enseignants de la Chaudière. Dès lors, l’ajout récent d’immigrants a placé la Commission scolaire en déficit. À tel point que l’an dernier, elle a dû débloquer 55 000 $ dans son budget pour assurer un minimum d’heures aux enfants. Cette année, l’argent du ministère est venu, mais il ne suffit pas à répondre aux besoins.

     

    Difficile de former des classes

     

    Ensuite, la région est désavantagée parce qu’elle ne reçoit pas assez d’immigrants. En ville, par exemple, on arrive à compenser le sous-financement en regroupant les élèves pour maximiser le nombre d’heures de francisation. Ainsi, avec trois élèves, on arrive à payer une ressource 90 heures.

     

    Or en Beauce, la répartition des élèves sur le territoire limite les possibilités de regroupement, parce qu’ils sont éparpillés dans de petites écoles souvent à des dizaines de kilomètres de distance. Impossible aussi de créer ce qu’on appelle des « classes d’accueil ».

     

    Les principaux intéressés s’adaptent comme ils peuvent. « Dans toutes les matières, c’est très difficile », nous a raconté une des adolescentes costaricaines de l’école des Appalaches. « L’année dernière, on a eu la francisation [pendant] quatre mois », précise son frère. Quand on leur demande s’ils auraient voulu en avoir plus, ils rétorquent que « ça ne les dérange pas ».

     

    Ils pensent tous faire leur vie ici. L’une parle avec enthousiasme de volley-ball, les autres de soccer. « C’est notre sport national », lancent-ils avec fierté. « J’aime le ski », lance l’un des plus vieux avant de révéler qu’il en avait fait l’hiver dernier avec son « ex-blonde » québécoise.

     

    Pour leur donner un maximum de chances à l’école, la Commission scolaire a décidé de concentrer toutes leurs heures de francisation la première année. Mais ça en prendrait plus, dénonce l’une des profs de francisation, Catherine Bolduc. « La deuxième année, ils n’ont plus de ressources. Rien. On dirait qu’ils sont laissés à eux-mêmes. Je trouve que ce n’est pas une belle façon de les accueillir dans notre pays. Trente heures, ce n’est pas beaucoup pour apprendre une langue, une culture, pour se mettre à niveau dans toutes les matières… »

     

    Même si elle se réjouit de l’arrivée de ces jeunes, la directrice de l’école concède avoir été un peu dépassée par le phénomène. Les professeurs ne parlent pas un mot d’espagnol. En classe, le simple fait de demander l’autorisation pour aller aux toilettes posait problème au début. « Les enfants sortaient de la classe sans rien dire et les profs n’étaient même pas sûrs qu’ils étaient à la salle de bain. On a fini par écrire quelques phrases pour qu’ils les pointent quand il y a quelque chose, parce que sinon on ne sait pas. »

     

    Ceux qui se chargent de la francisation n’ont ni formation ni expérience dans le domaine. « C’est offert à l’interne en premier aux enseignants qui n’ont pas une tâche complète. Il n’y a personne de qualifié pour ça », signale Mme Bolduc, qui est la seule à avoir une base en espagnol.

     

    Dans ce contexte, on ne sait pas trop comment évaluer le niveau de scolarité des jeunes lorsqu’ils arrivent. « C’est difficile de les évaluer à leur arrivée. On n’a pas d’examens dans leur langue. Dernièrement, j’ai pris moi-même des examens que j’ai traduits en espagnol pour qu’on puisse classer ces élèves-là. Mais même pour moi, ce n’est pas évident de traduire un document complet en espagnol. »

     

    Aide supplémentaire attendue

     

    Sainte-Justine n’est pas le seul village dans cette situation. La Guadeloupe, à 80 km de là, a reçu elle aussi de nombreux travailleurs étrangers par l’intermédiaire des entreprises Norgate et Béton Bolduc. Ils viennent de l’Amérique latine, mais aussi de la Tunisie.

     

    La directrice de l’école Roy et Saint-Louis, Manon Dulac, dit s’en tirer assez bien. Pour compenser le manque d’heures de francisation, les jeunes immigrants ont été intégrés à la classe « ressource », qui regroupe les élèves avec des retards ou des problèmes de comportement. Elle dit que les jeunes progressent bien.

     

    Mais la formule a ses limites, selon Vincent A. Lemieux. « La classe ressource sert autant sur le plan des difficultés comportementales que scolaires. Donc, si par exemple une année la classe accueille beaucoup de jeunes avec des problèmes de comportement, ça ne s’y prêtera pas du tout. Ça va même être un peu épeurant pour l’élève immigrant », dit-il.

     

    Certains croient que le milieu devrait avoir des ressources adaptées. « Il faudrait que le gouvernement débloque un programme spécifique pour des situations comme la nôtre », plaide Mme Bilodeau. « À l’époque où les enfants avaient le choix entre la morale et l’enseignement religieux, on embauchait un prof pour la morale dès qu’il y avait un enfant qui en avait besoin. On pourrait faire la même chose pour les immigrants qui ne parlent pas le français. Dès qu’il y a un enfant immigrant dans une école, on devrait prévoir un enseignant juste pour ça. »

     

    L’aide pourrait aussi prendre la forme d’un soutien au transport scolaire pour constituer des groupes de francisation, suggère Vincent Lemieux. « Qu’importe d’où vient la marge de manoeuvre. Qu’il s’agisse de hausser le financement par élève ou d’autres modalités, on a besoin de flexibilité. »

     

    Au ministère, on nous a dit que la Commission scolaire Beauce-Etchemins recevrait en fin d’année une aide supplémentaire « en fonction notamment de la croissance des effectifs admis cette année et l’an dernier, par rapport aux années antérieures ». Au moment de partir pour les vacances, la CSBE n’avait rien reçu.

    Statut particulier Selon Michèle Vatz-Laaroussi, de l’Observatoire canadien de l’immigration, dans les zones à faible densité d’immigrants, les commissions scolaires des régions doivent faire reconnaître par le ministère qu’elles ont des besoins « spécifiques et particuliers ». Les 30 heures de francisation lui semblent bien insuffisantes. « Est-ce qu’on les a mal évalués ? Est-ce qu’il y a des choses à regarder du côté du ministère ? C’est possible. »

    Il faudrait selon elle offrir aux enseignants des formations en francisation « pour qu’ils se sentent moins impuissants. Si eux-mêmes sont déjà mieux outillés, ça pourrait aider. » Eva Lopez, fondatrice de l’organisme Intégration communautaire des immigrants (ICI) basé à Thetford-Mines, trouve quant à elle que la situation n’est pas si problématique. « Les enseignants de francisation à Montréal ne parlent pas non plus toutes les langues des immigrants. […] Il ne faut pas sous-estimer la capacité des enfants à apprendre la langue. »

    Quand on lui fait remarquer que 30 heures, c’est bien peu, elle rétorque que c’est la même chose dans sa région. « Il ne faut pas oublier que les jeunes sont en immersion totale dans un milieu rural. »

    Elle souligne par contre que l’aide aux devoirs est capitale. Les parents sont-ils capables d’aider leurs enfants dans leurs devoirs ? Et si non, y a-t-il des services pour compenser ? « Si non, c’est sûr que c’est un fiasco. »

    À Thetford-Mines, on a notamment constitué un groupe d’étudiants du cégep eux-mêmes immigrés pour faire de l’aide aux devoirs. « Ça peut être important dans le cheminement des enfants », dit-elle. « On peut aussi trouver des bénévoles parmi les professeurs à la retraite. »












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