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    Enseigner le drame du 6 décembre 1989, mais comment?

    Remise de la bourse de l'Ordre de la rose blanche, lundi
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Remise de la bourse de l'Ordre de la rose blanche, lundi

    C’est écrit noir sur blanc dans la lettre du tireur de Polytechnique, c’est crié dans le film de Denis Villeneuve tourné dans les mêmes teintes et, pourtant, quand le Québec explore sa part d’ombre et tente d’expliquer la tragédie du 6 décembre 1989, le débat sur le caractère féministe du geste refait nécessairement surface.

     

    Mais au fait, faut-il à tout prix trancher cette question pour bien l’aborder ? Faut-il associer les vies fauchées de 14 jeunes femmes intelligentes à celles de « féministes qui [ont] toujours gâché la vie » du tueur, comme il l’écrivait dans sa lettre de suicide ?

     

    Dans le seul Collège de Maisonneuve, et dans ses classes où l’on évoque la tuerie de Polytechnique, l’approche à privilégier ne fait toujours pas consensus, 27 ans après les faits.

     

    Frédéric Thibaud, qui enseigne en littérature et en cinéma, n’hésite pas. « Oui, c’est un geste antiféministe. [Mais] il ne s’attaquait pas aux féministes, il s’attaquait aux femmes. Ce qui est encore pire, selon moi », tranche-t-il. Olga Lucio, enseignante en sociologie au même cégep, tergiverse. « Il s’en prenait aux femmes qui étaient féministes. Est-ce que lui était antiféministe en tant que tel ? Est-ce qu’on peut voir tout le reste de sa vie comme était un parcours antiféministe ? Je ne suis pas convaincue », dit-elle.

     

    En philosophie, Lynda Champagne évoque la tuerie de Polytechnique quand elle présente les cinq faces de l’oppression de la philosophe politique Iris Marion Young. Selon elle, les étudiantes de Polytechnique incarnent aussi bien la violence systémique que les femmes autochtones du Canada ou les citoyens américains noirs.

     

    De son côté, Jean-Félix Chénier se fait un point d’honneur de présenter l’attaque de décembre 1989 comme un geste antiféministe. « Ça fait partie de mon mandat de démontrer que le langage n’est pas neutre, estime l’enseignant en sciences politiques. Polytechnique, c’est le symptôme d’un certain malaise. Je pense que ça a pris 25 ans avant que, dans le discours public, on parle d’un attentat féministe. »

     

    Encaisser Polytechnique

     

    Nathalie Provost — cette survivante qui a crié au visage du tireur que ses camarades de classe et elle n’étaient pas des féministes — a noté le même engourdissement collectif dans les années qui ont suivi le drame. Les médias québécois anglophones ont pris du recul plus rapidement sur les événements de décembre 1989, a-t-elle observé. « Il y a eu un très grand décalage dans la capacité d’encaisser les événements de Polytechnique. Et dans le fond, j’étais comme tout le monde », a-t-elle analysé lundi, en marge de la cérémonie de l’Ordre de la rose blanche, une bourse de 30 000 $ remise à une étudiante canadienne en génie afin qu’elle poursuive ses études au deuxième ou troisième cycle universitaire. « Ça a pris 25 ans pour qu’on crée l’Ordre de la rose blanche. Ce n’est pas banal. Pas 10 ans, 25 ! C’est deux générations, presque… »

     

    Et puis, « ah oui ! », elle est féministe, a-t-elle précisé. Et depuis qu’elle a affronté le tueur et sa carabine semi-automatique, elle n’a jamais douté des motivations qui l’ont poussé à agir. « C’est évident [que c’était un geste antiféministe], a-t-elle répondu quand on lui a posé la question. Il l’a écrit. »

     

    De l’école au terrain

    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Liane Bernstein, 24 ans, est la récipiendaire de la bourse de l’Ordre de la rose blanche de cette année, qui consiste en une somme de 30 000$ accordée à une étudiante en génie.
     

    Pourtant, le malaise persiste. À ses élèves du Collège de Maisonneuve, Frédéric Thibaud tient à expliquer qu’à aspirations égales, « les femmes doivent souvent travailler plus fort, qu’elles vont vivre de la discrimination et parfois de l’intimidation, plus que les hommes ». « Il faut en être conscients », plaide-t-il.

     

    Olga Lucio aussi insiste, rappelle à ses élèves que les femmes peuvent être victimes pour une raison qu’elles n’ont pas choisie : leur sexe. « Ça les ébranle, c’est sur, mais j’ai l’impression que c’est à des lieues de leur vécu », observe-t-elle.

     

    Les commentaires sexistes ne sont cependant pas « à des lieues » de la réalité de Liane Bernstein, l’étudiante de 24 ans récipiendaire de la bourse de l’Ordre de la rose blanche. Lors d’une journée portes ouvertes, on lui a déjà demandé « si ce n’était pas difficile d’étudier en génie physique, puisque les femmes sont moins bonnes que les hommes en sciences et en mathématiques », a-t-elle raconté.

     

    Ce genre de remarque — et l’octroi d’une bourse en mémoire des victimes de Polytechnique — la pousse-t-elle à s’affirmer comme féministe ? « Eh bien, peut-être un peu, mais je ne dirais pas que je suis une féministe stéréotypée », répond-elle. « Je pense que les femmes [doivent avoir] une place égale dans la société par rapport aux hommes. Je ne sais pas si c’est féministe », demande-t-elle.

     

    Devant la journaliste, Liane Bernstein rit timidement. Il lui reste bien des années pour trancher la question.













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