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    Armés de livres

    De temps, de questions sans réponse, de «hygge» et de chocolat

    Lire, dehors, dedans, à voix haute, en silence, seul ou avec d’autres, pour s’évader, comprendre, apprendre, oublier ou se mettre en danger.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Lire, dehors, dedans, à voix haute, en silence, seul ou avec d’autres, pour s’évader, comprendre, apprendre, oublier ou se mettre en danger.

    Le douanier américain soupèse nos affirmations d’un air dubitatif et sentencieux. Jeudi après-midi, à la frontière de North Troy, au Vermont, un léger crachin, rien pour inspirer le tourisme. « Comme ça, vous allez passer la fin de semaine dans un B&B ? Pas d’anniversaire spécial ? Les “couleurs” sont terminées, il n’y a pas de neige. Vous allez faire quoi ? »

     

    Lire. C’est la réponse la plus honnête, la moins libidineuse (encore que), la plus sensée vu la météo. Outre nos livres, qu’il observe avec plus de méfiance que pour des carabines chargées, ce fier représentant des angry white males républicains ruraux peu éduqués de plus de 45 ans, qui gagneront leurs élections dans quelques jours, semble détenir la preuve que nous sommes de futurs réfugiés illégaux venus voler des jobs : « Vous ne travaillez pas le vendredi ? Vous faites quoi dans la vie ? »

     

    Un prof d’université et une journaliste pigiste qui lisent un vendredi de novembre, je vous assure que ça ne pèse pas lourd dans la balance morale du pouvoir archétypal armé jusqu’aux dents. Notre cerbère nous a à l’oeil au beurre noir, probablement un cadeau de sa femme, une angry white pussy.

     

    « That’s the story, hey ? ! » ironise notre brave représentant de la loi. Et nous avons droit à un petit sermon de circonstance sur ceux qui travaillent et font rouler l’économie (vendredi compris), tandis que d’autres… lisent.

     

    Et pour lire, j’ai lu. Il paraît que ça rend intelligent, que ça fait réfléchir et que les gens lisent de moins en moins. Peut-être parce que c’est aussi une façon d’accepter de se remettre en danger, soi et les autres. En général, je lis ou puise dans plusieurs ouvrages à la fois. Voici ceux qui m’accompagnaient chez les voisins.

     

    Le clan Ferron est une famille mythique de la communauté artistique et de l’élite (un mot en vogue) intellectuelle québécoise. Dans Le droit d’être rebelle (Boréal), c’est d’abord le titre qui m’a attirée. Puis, je me suis laissée prendre au jeu de cet ouvrage épistolaire qui rassemble les nombreuses lettres échangées entre Marcelle (la peintre), Jacques (le médecin, écrivain, fondateur du parti Rhinocéros), Madeleine (la romancière), Paul (le médecin et sculpteur à la fin de sa vie) et Thérèse (la journaliste et écrivaine).

    Lire, c’est disparaître. Lire, c’est faire corps avec soi-même. Lire, c’est éteindre le bruit des autres pour tenter d’atteindre sa propre mélodie.
    Laure Adler, «Les femmes qui lisent sont de plus en plus dangereuses»
     

    Quel pur bonheur de lecture à entrecouper d’une gorgée de Sencha vert et de chocolat noir, une élévation du langage parfois ludique, une tendresse clanique secouée par les soubresauts querelleurs de ces esprits libres.

     

    On a rassemblé ici 500 lettres sur quatre décennies (de 1944 à 1985) entre les frères (surtout Jacques) et les soeurs, causant littérature, art, politique, médecine. Une médecine que pourfend Ferron, qui passe un bout de temps dans un sanatorium de Saint-Agathe, atteint par la tuberculose, et c’est fort drôle. Borduas, Mousseau, Gauvreau, même un certain Trudeau apparaît au fil des échanges manuscrits. Mais surtout, cette curiosité et cette découverte du monde nous entraînent vers un temps prémondialisation, pré-Internet, un temps qui avait le temps.

     

    On sent une liberté, une fièvre, une affection, une intimité qui nous colmatent l’intérieur, nous font prendre la mesure entre ce Québec fougueux qui sortait à peine des crucifix, la Grande noirceur et le long chemin vers l’affranchissement.

     

    Ne rien tenir pour acquis, nous enseigne l’histoire.

     

    (À lire à haute voix dans un B&B, en amoureux, à tour de rôle.)

     

    Je me pose sans cesse des questions, sans réponse. Le romancier américain Douglas Kennedy aussi, semble-t-il. Dans son dernier bouquin traduit en français, Toutes ces grandes questions sans réponse (Belfond), il pose sept questions (je m’en suis tenue à trois et demie seulement) qui pourraient passer pour de la pop-philo de douanier qui s’ennuie, n’étaient sa plume et son talent narratif.

     

    Mi-récit (Kennedy y ressasse une bonne partie de sa vie et se livre à une thérapie familiale), mi-essai, ce livre philosophe parfois de façon anecdotique sur le bonheur, notamment, la grande obsession des peuples qui n’ont plus à s’interroger sur leur survie.

     

    « Le bonheur n’est-il qu’un instant fugace ? » s’interroge l’écrivain de best-sellers, qui vit à New York, dans le Maine et à Montréal et est l’un des huit invités d’honneur au Salon du livre de Montréal. La réponse vient peut-être dans la seconde question : « Sommes-nous les victimes ou les artisans de notre infortune ? » : « Notre rapport au bonheur est une chose compliquée. Et le malentendu vient peut-être du fait que nous nous demandons toujours si nous le méritons ou pas. Nos actes sont souvent guidés par une pulsion d’autopunition. »

     

    (À offrir au douanier québécois, au retour, en déclarant ne pas avoir de réponses à ses questions.)

     

    Dernier rejeton d’une longue série de livres aux éditions Les Impatients, qui viennent en aide aux personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale, Le bonheur c’est quand c’est l’heure parcourt chaque heure de chaque jour de la semaine sous la plume d’une personne connue ou non, et douée pour la chose ou pas.

     

    La comédienne Pascale Montpetit nous rappelle cette phrase de Colette : « Quelle vie merveilleuse j’ai vécue ! Dommage que je ne l’aie pas réalisé avant. » Et puis, le bonheur s’installe de nuit comme de jour, fugace, furtif, éclatant, crâne, familial, amical, amoureux, solitaire. D’Yvon Deschamp à James Hyndman, de Monique Proulx à Kim Thuy, de Clémence DesRochers à Éric Dupont, ces jongleurs égrènent les heures et conjuguent leurs mots sur le bonheur à petite ou haute fréquence. J’ai bien aimé le bonheur de vendredi 20h, celui de Pierre Bellemarre qui croise un usager du métro tricotant une paire de bas pour sa mère. Il rentre chez lui en joie grâce à quatre petites broches à tricoter et une balle de laine. Il suffit de peu ; je sais, on l’a déjà écrit.

     

    (À laisser derrière soi pour les prochains clients du B&B, ou à offrir en cadeau de Noël.)

     

    Des centaines de photos de Montréalais dans leur élément naturel en noir et blanc ? Des débuts de la photographie au XIXe siècle jusqu’au milieu des années 1970, elles ont été minutieusement sélectionnées par mon collègue chroniqueur et historien Jean-François Nadeau. « Les Montréalais. Portraits d’une histoire » (éditions de l’Homme) est un régal pour la patrimonieuse Montréalaise que je suis. Pourtant, Nadeau nous prévient, ce ne sont pas des photos anciennes de Montréal, mais plutôt des photos de la jeunesse de la ville. « Par rapport à ces vieilles images qui rendent compte des origines et des commencements, ce sont ceux qui les regardent qui sont vieux ! »

     

    On ne trouve pas beaucoup de photos officielles, plutôt quelques compositions figées dans le sépia, mais surtout des scènes de rue et de la vie quotidienne, entre bourgeoisie et prolétariat, aux jardins ou à l’usine, sur le mont Royal ou à Kahnawake. De la neige, beaucoup de cigarettes, des barbiers, des religieuses, Jean Drapeau quelquefois, Leonard Cohen une fois… Je me sens vieille tout à coup.

     

    (À rapporter à la maison et à laisser en héritage à ses enfants.)













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