Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    La chasse au gnou

    L’art de la séduction par le flou

    L’abrazo est un enlacement, un acquiescement, un bercement mutuel. Cette photo est extraite de l'exposition <em>ABRAZO</em>, de Caroline Hayeur et D. Kimm, à l'affiche d'Occurrence, espace d'art et d'essai contemporains.
    Photo: ABRAZO - Caroline Hayeur L’abrazo est un enlacement, un acquiescement, un bercement mutuel. Cette photo est extraite de l'exposition ABRAZO, de Caroline Hayeur et D. Kimm, à l'affiche d'Occurrence, espace d'art et d'essai contemporains.

    J’aime la chasse. Pas celle qui vient de commencer où le gibier a peu de chances de s’en sortir, où on lutte à armes inégales. Non, l’autre chasse, celle qui a lieu de l’aurore à la nuit blanche, celle dans laquelle la proie et le prédateur ne sont pas toujours bien définis et que chapeaute le jeu de la séduction.

    Voilà pourquoi je me suis donnée corps et âme au tango. Pour danser, bien sûr, pour me perdre dans les bras d’un autre, bercée par la plainte du bandonéon, mais aussi pour le chassé-croisé, l’approche, l’issue incertaine. Voudra, voudra pas ?

    La codification de la séduction est peut-être une chose nécessaire entre les sexes. Mais subsiste une part d’animalité, de feinte et de faux-semblant qui s’apparente au « pas si vite, jeune homme, j’ai un chaudron sur le feu » qui est le propre de bien des espèces. Il suffit d’avoir déjà observé le vol nuptial d’un colibri. Si même une cervelle d’oiseau est capable de faire autant de sparages, imaginez un tanguero chaloupant vers sa promise sur le plancher ciré.

    Le mâle, donc, s’approchera d’une femelle, la suivra, la sentira et parlera aussi, on suppose, en vue d’en mesurer la réceptivité. Au bout de l’exercice, la femelle donnera, ou non, son accord.
    Marc Séguin, «La foi du braconnier»

    L’histoire de l’humanité tient dans ces quelques secondes d’audace et de désir où il s’avance vers elle. Le temps est suspendu, plan ralenti, il la regarde, lui jette un sort à distance, un défi dans certains cas, elle répond de la tête ou des yeux, ou l’évite. Ou se lève et va se chercher un verre, l’affront total. Pow pow ! T’es mort.

    Dans le tango, il n’y a pas de dominant ni de dominé, même s’il y a un meneur et une menée. C’est un jeu où le oui et le non perdent un peu de leur patine dès qu’ils sont prononcés. Le silence est une invite bien plus forte, et combien de fois ai-je vécu ce délicieux frisson de la proie consentante, celle qui fait espérer un oui tout en laissant penser non.

    Combien j’ai aimé cette ambiguïté instinctive de la sélection naturelle. Remarquez, c’est aussi le privilège de la jeunesse. Aujourd’hui, on me ferait à peine l’aumône d’un regard et j’irais me joindre au mur des Lamentations.

    Quoi qu’il en soit, cette conversation à quatre temps entre deux corps peut durer mille ans lorsque l’entente est au rendez-vous.

    La nature a horreur du vide

    Je ne me souviens plus si j’ai dit oui. Mais tout mon corps accepte et enlace l’instant présent, grisé par le flou artistique qui s’est installé. Arrivera la fin du tango, quelques minutes plus tard, cet instant d’indécision : on poursuit ou pas ? Lorsque la chimie s’avère au rendez-vous, nul besoin de se consulter. On tangue à nouveau. Si ce n’est pas non, c’est oui.

    J’ai toujours dit que je parle trois langues, la dernière étant le tango. Il arrivait qu’un analphabète me propose « Un autre ? ». Mon oui tuait tout, la magie, même le magicien. Les mots sont parfois des tue-l’amour, des tue-rêves, des tue-moi.
    Photo: Caroline Hayeur L’abrazo est un enlacement, un acquiescement, un bercement mutuel.

    Pour séduire, il faut une certaine dose d’incertitude, savoir décoder, détecter dans les brumes du mystère, brandir l’instinct, posséder un minimum d’intelligence, ou un permis de chasse, je ne sais trop. Je vous citais Kant l’autre jour : « On mesure l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter. » Voilà, l’intelligence mise au service de la subtilité, du tâtonnement.

    Nous sommes désormais dans un monde binaire, c’est bien ou mal, oui ou non, like ou pas, républicain ou démocrate, Trump ou Hillary, noir ou blanc, mort ou vif. Voilà pourquoi l’art nous sauve. En visionnant le film Stealing Alice de Marc Séguin, la semaine dernière, je me disais précisément cela : une chance qu’il subsiste l’art, la beauté de l’art, le flou artistique, l’interprétation que chacun en fait, la poésie de l’intention, pas de oui ou de non, simplement la proposition, l’invite. Et beaucoup de silence.

    Une chance qu’il y a l’art, soupesant l’intangible, quand l’Amérique nous chante son déclin sur fond rouge ou bleu, quand les journalistes pleurent leur liberté et se font des scénarios de Watergate, quand le cryptage ou l’omerta tient lieu de langage commun, quand on préfère le déni à ses quatre vérités, les refrains bien huilés aux sonneurs d’alerte, quand on réalise qu’on n’a consenti à rien de tout cela. Jamais. Sans oui, c’est un non.

    La foi du braconnier

    C’est en lisant le premier roman de Marc Séguin, La foi du braconnier, sur l’histoire d’un chasseur moitié Mohawk qui fait un majuscule « Fuck you » à l’Amérique avec son pick-up et son fusil, que je suis tombée sur la phrase suivante : « Mais quand on est un homme né au vingtième siècle, il y a toujours une culpabilité associée à toute relation avec n’importe quelle femme. »
    Je me souviens du monologue d’une héroïne de Shakespeare dans Much Ado About Nothing : “Vu que dans leur pudeur les filles disent non pour faire entendre oui à ce qu’on leur propose.” Argumentaire de base partagé à la fois par le violeur et le héros romantique.
    Marc Séguin, «La foi du braconnier»

    Disons que c’était peut-être plus facile au début du siècle dernier ? Je revoyais le film Out of Africa la fin de semaine dernière, un classique. Meryl Streep incarne l’écrivaine Karen Blixen (Le festin de Babette) en 1912, partie du Danemark pour aller vivre au Kenya. Trimballant son champagne et sa vaisselle de Limoges dans la brousse, elle se fait déshabiller dans sa tente par le pilote et guide de safari Robert Redford. Il ne lui demande pas la permission. Il dit : « Laisse-moi faire ça. »

    Ils ont chassé le gnou, le lion, et voilà la gazelle à ses pieds. La meilleure partie du film se joue dans l’approche entre deux êtres épris de liberté à une époque où les femmes en avaient peu. Qui, des deux, acceptera de se faire prendre au piège de l’amour ? Qui en sortira perdant ?

    L’amour peut faire saigner à mort, mais le jour où on essaie de le mater, de le discipliner, de le domestiquer et de l’encager, il meurt. Pour un oui ou pour un non, il meurt à cause de l’instinct javellisé, des règles du jeu balisées par des avocats procéduriers, de l’étincelle vite éteinte dans la peur de l’autre, du trouble qu’on voudrait limpide.

    Il se meurt de clarté alors qu’il recherche la pénombre. Comme le chante Cohen : « You want it darker. We kill the flame. » Braquez vos projecteurs, il est parti ailleurs. Mais parlait-on vraiment d’amour ou de pouvoir ?













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.