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    Entretiens Concordia — Mutations numériques

    Lutter contre la radicalisation par la pédagogie

    Le professeur Vivek Venkatesh espère ouvrir les esprits grâce au projet Someone

    La plateforme Someone, développée au Québec, n’a pas fait grand bruit dans la province, du moins pour le moment, mais son contenu intéresse déjà plusieurs pays européens. Le professeur Venkatesh a été invité à présenter son projet au Conseil de l’Europe au cours de l’été 2015.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La plateforme Someone, développée au Québec, n’a pas fait grand bruit dans la province, du moins pour le moment, mais son contenu intéresse déjà plusieurs pays européens. Le professeur Venkatesh a été invité à présenter son projet au Conseil de l’Europe au cours de l’été 2015.

    La conférence de l’UNESCO qui se déroule jusqu’à mardi à Québec regroupe plus de 250 experts qui ont fait de la lutte contre la radicalisation, particulièrement sur Internet, une priorité. Parmi eux, Vivek Venkatesh, un professeur de Concordia qui privilégie la voie de la pédagogie.


    Le 23 juin 1985, un Boeing 747 d’Air India assurant la liaison Montréal-Mumbay explose en plein vol et sombre dans l’océan Atlantique, au sud de l’Irlande. Les 329 passagers de l’appareil, qu’on surnomme Kanishka, perdent la vie lors de cet attentat à la bombe qui est encore aujourd’hui considéré comme la pire attaque terroriste de l’histoire du Canada.

     

    Vivek Venkatesh se souvient très bien des jours qui ont suivi l’attaque et de l’onde de choc que celle-ci a provoquée en Inde, où il est né. « J’avais un proche dans l’avion. J’ai vu comment cet incident a déchiré ma famille, et surtout mon père, puisque c’est son cousin qui a péri », explique-t-il d’une voix posée.

     

    « Depuis que je suis arrivé au Canada en 2000, j’ai suivi avec intérêt les programmes qu’on développe pour contrer les mouvements terroristes. C’est une façon pour moi d’avoir un lien avec mon père, puisque ma famille se trouve toujours en Inde. »

     

    Et voilà qu’aujourd’hui, plus de trente ans après l’attentat qui l’a tant marqué, c’est grâce à un programme de Sécurité publique Canada nommé Kanishka, en l’honneur des victimes de l’attaque, qu’il peut lutter, à sa façon, contre la radicalisation.

     

    « Combattre la haine »

     

    Le professeur Venkatesh, qui enseigne au Département d’éducation de l’Université Concordia, est directeur du projet Someone, une initiative mise en branle il y a trois ans et lancée officiellement en mai dernier.

     

    Le projet prend la forme d’un portail Web dont le matériel multimédia vise à sensibiliser les jeunes, les enseignants et le grand public à la présence du discours haineux menant à la violence sur Internet. Avec des documents audio ou vidéo, des bandes dessinées éducatives et du matériel pédagogique, la plateforme a pour but de prévenir les dérives et d’encourager un débat civilisé sur les différents espaces de discussion que sont Facebook, Reddit et les forums en tous genres.

     

    « Notre but est de combattre la haine qui existe en nous et d’encourager la résilience devant la radicalisation et la violence extrême, résume le professeur. On veut encourager un débat civilisé. »

     

    « Je pense que ce serait très arrogant de ma part de prétendre que je peux empêcher les paroles haineuses. Ces paroles haineuses existent depuis la création d’Internet. Mais on veut accroître la sensibilisation et développer un esprit critique. »

    Pour avoir une compréhension des paroles haineuses, il ne faut pas limiter la liberté d’expression
    Vivek Venkatesh, professeur à l’Université Concordia
     

    Démystifier le groupe EI

     

    L’initiative Someone se décline en une série de projets menés par différents chercheurs qui s’attaquent, chacun à leur façon, à une problématique particulière : des documentaires qui donnent la parole à des victimes de messages haineux sur les médias sociaux, une analyse des échanges virtuels à l’époque du projet de charte des valeurs du gouvernement péquiste de Pauline Marois ou encore une étude détaillée des vidéos de propagande qui font la marque de commerce du groupe État islamique (EI).

     

    Des chercheurs de Concordia et du collège américain Franklin Marshall ont analysé cinq vidéos diffusées par le groupe EI en 2015, les ont traduites en anglais et en français pour en faciliter la compréhension, et ont décortiqué les techniques que le groupe terroriste utilise pour attirer les sympathisants ou faire parler de lui. Les arguments religieux, les mises en scène soignées, la musique, tout y passe.

     

    « On a voulu montrer comment le groupe EI emploie des techniques cinématographiques développées en Occident pour présenter une violence qu’on ne voit pas habituellement, souligne Vivek Venkatesh. On voulait faire comprendre aux gens à quel point la manière avec laquelle les vidéos sont conçues peut attirer certaines personnes. On n’a pas besoin d’être isolé dans la société pour être séduit par ce genre de propositions. »

     

    Le professeur souligne que les vidéos sélectionnées aux fins de l’analyse sont toujours facilement disponibles en ligne. « Si on veut contrer ces histoires du groupe EI, il ne faut pas simplement dire, “ne regardez pas ça” ou “il faut censurer ça”. Il faut plutôt montrer comment cette organisation terroriste a utilisé nos propres valeurs contre nous. »

     

    Portée internationale

     

    La plateforme développée au Québec n’a pas fait grand bruit dans la province, du moins pour le moment, mais son contenu intéresse déjà plusieurs pays européens. Le professeur Venkatesh a été invité à présenter son projet au Conseil de l’Europe au cours de l’été 2015 et il a livré une série de conférences en Norvège, en Finlande, en Suède et au Danemark au mois de novembre de la même année.

     

    Le défi, admet le chercheur, est maintenant d’augmenter la visibilité de la plateforme. Celle-ci ne compte qu’environ 1000 visiteurs depuis son lancement, mais l’objectif est de multiplier ce nombre par dix. « On n’a pas l’expertise, ni les fonds pour lancer une campagne qui nous permettrait d’y arriver », se désole-t-il.

     

    L’argent manque également pour alimenter le portail de manière régulière, mais M. Venkatesh assure que la plateforme est là pour de bon. Le site, d’abord présenté en anglais, est en cours de traduction et devrait être entièrement bilingue dans les six à neuf prochains mois. Un espace réservé aux commentaires devrait par ailleurs être ajouté prochainement.

     

    Plus de transparence

     

    Chose certaine, Vivek Venkatesh compte sur sa présence à la conférence de l’UNESCO présentée à Québec pour accroître la visibilité de sa plateforme. Mardi, il participera à un atelier portant spécifiquement sur le développement des compétences numériques pour encourager l’esprit critique et prévenir l’endoctrinement des jeunes.

     

    Et son message sera clair. « Pour avoir une compréhension des paroles haineuses, il ne faut pas limiter la liberté d’expression », insiste-t-il, laissant entendre que la portion du projet de loi 59 portant sur le discours haineux que le gouvernement Couillard a finalement décidé d’amender au début de l’été allait trop loin.

     

    « Pour moi, la question est plutôt de savoir comment rendre le discours haineux plus transparent, parce qu’il va toujours exister. On doit le laisser transparaître, tout en l’analysant pour comprendre pourquoi il existe. »













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