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    La victime, l’agresseur et la présomption de culpabilité

    22 octobre 2016 | Le Devoir - Propos recueillis par Stéphane Baillargeon | Actualités en société
    «Je pense qu’il y a une construction sociale des rapports sexuels et intimes, avec une répartition des rôles qui n’est pas à l’avantage des femmes», fait valoir Rachel Chagnon.
    Photo: Frank Gunn La Presse canadienne «Je pense qu’il y a une construction sociale des rapports sexuels et intimes, avec une répartition des rôles qui n’est pas à l’avantage des femmes», fait valoir Rachel Chagnon.

    Entretien avec la professeure de sciences juridiques Rachel Chagnon, directrice de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM.


    Êtes-vous étonnée par la nouvelle vague de dénonciations des agressions ?

     

    Je trouve intéressant que le sujet revienne dans l’actualité de façon plus régulière. On observe des moments semblables sur la longue durée. À la sortie du film sur le viol Mourir à tue-tête (1979), il y a eu des témoignages, des débats. Après, on est retombé dans la routine, puis ont surgi d’autres moments de discussion, par exemple autour de l’affaire Ghomeshi récemment et du mouvement #AgressionNonDénoncée. Je dirais que, même s’il y avait des dénonciations à certains moments, elles tombaient un peu dans l’oubli. Les cycles sont beaucoup plus courts maintenant : comme si la vague des dénonciations ne mourrait jamais. Il y a une libération de la parole beaucoup plus constante et qui s’amplifie. Au lieu d’une surprise, on pourrait donc parler de l’aboutissement logique d’une longue, longue période.

     

    Comment expliquez-vous cette amplification ?

     

    Je crois que les médias sociaux ont eu un impact assez prégnant. Les médias sociaux offrent un espace qui, je pense, paraît plus sécuritaire aux victimes. C’est un lieu beaucoup moins contraignant que le système judiciaire, sur le plan de ce qu’on leur demande lorsqu’elles dénoncent. Prenons le cas de la jeune femme Alice Paquet, qui a fait son témoignage contre le député Sklavounos, de l’Assemblée nationale. En entrevue, elle a bien expliqué que les policiers avaient été somme toute très corrects avec elle, sans lui faire subir de pression. Mais le simple fait de porter plainte, de raconter son histoire, d’être confrontée à des remarques difficiles (du type : oui, mais vous, l’avez-vous embrassé) lui avait causé un stress et une angoisse tels qu’elle s’était sentie écrasée par le système et incapable de poursuivre sa démarche de dénonciation. Dans les forums virtuels comme Facebook, ces jeunes femmes ne sont pas soumises à cette pression. Au contraire, souvent, elles y reçoivent l’appui de paires, des messages d’encouragement. Elles sont renforcées et valorisées dans leurs témoignages. Ce n’est pas du tout ce qui se passe lorsqu’elles doivent aller dans le système judiciaire.

      

    Pourquoi est-ce encore si compliqué d’obtenir réparation et justice dans ce système ?

     

    C’est la question de fond. J’ai beaucoup de difficulté à discuter avec certaines représentantes des Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS), la première ligne d’intervention, qui, depuis quelques années, tentent parfois d’éviter à la victime d’avoir à se confronter au système judiciaire. Elles ne découragent pas la victime de porter plainte, mais elles essaient d’aider la victime à se guérir de son agression sans devoir passer par les tribunaux. Je suis juriste de formation. Je crois dans le système criminel canadien. La construction anglo-saxonne du droit criminel qui veut que l’on accorde la présomption d’innocence à l’accusé est quelque chose de précieux. Mais je dois constater — et c’est cruel pour une juriste — que, quand on est dans des matières commel’agression sexuelle, ce concept si précieux de la présomption d’innocence vient amplifier les préjugés contre la victime. La présomption, additionnée aux préjugés négatifs, fait qu’on en vient à carrément refuser de croire les victimes jusqu’à créer pour elles une présomption de culpabilité. Elles seraient alors coupables de mentir pour faire condamner sans fondement un homme innocent. C’est une déformation de la présomption d’innocence.

     

    N’y a-t-il pas aussi une particularité propre au crime sexuel qui découle de rapports de promiscuité et de pouvoir ?

     

    C’est le problème parmi les problèmes. J’ai un petit côté féministe matérialiste. J’envisage les enjeux systémiques. Je crois en cette chose qu’est le patriarcat. Je pense qu’il y a une construction sociale des rapports sexuels et intimes, avec une répartition des rôles qui n’est pas à l’avantage des femmes. Je rejoins l’ethnologue italienne Paulette Tabet, qui porte sur l’apprentissage des rapports sexuels, le droit d’avoir certains besoins et les obligations de remplir les besoins d’autrui. Elle a conceptualisé un continuum des exploitations sexuelles où elle émet l’hypothèse qu’un sexe est conditionné à s’estimer en droit à voir ses besoins comblés et qu’un autre sexe est conditionné à croire que c’est sa responsabilité de combler les besoins sexuels des autres. Nos rapports sont plus ou moins contaminés par ces conditionnements.

     

    Avez-vous un exemple concret ?

     

    Cette histoire m’est arrivée il y a quelques années. Je participais à une fin de semaine de réflexion des jeunes femmes de l’ASSÉ [Association pour une solidarité syndicale étudiante] sur la question du consentement sexuel. J’ai proposé une analyse juridique du consentement. À la fin, un groupe de jeunes filles est venu me voir pour me dire : « Ça veut-tu dire que, si j’ai accepté qu’il me paye un verre, j’ai quand même le droit de dire non ? » On était en 2013. C’est ça que Paulette Tabet dénonce.













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