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    Touche pas à mon zipper!

    Entre place «pubique» et place publique

    S’adressant aux femmes complexées par leur élasticité génitale (mais aussi aux hommes qui pourraient y trouver leur compte), cette publicité de vaginoplastie a fait sourciller les Sherbrookois depuis son apparition.
    Photo: Josée Blanchette S’adressant aux femmes complexées par leur élasticité génitale (mais aussi aux hommes qui pourraient y trouver leur compte), cette publicité de vaginoplastie a fait sourciller les Sherbrookois depuis son apparition.

    Je savais que le mot « hystérie » vient d’utérus, que le vagin est un service public et que toutes les 17 minutes une femme est contrainte d’avoir une relation sexuelle contre son gré. Le mot pussy (chatte) a atteint le pinacle de l’abécédaire féminin ces deux dernières semaines et le délire trumpien son acmé.

     

    Les ados, aimantés par la subversion, les interdits, par tout ce qui peut fouetter leurs hormones, tendent une oreille attentive. Ainsi s’expriment les futurs élus ?

    Une vulve, c’est comme une orchidée, y en a pas deux pareilles
    Dre Christiane Laberge
     

    Si je mentionne des ados et des jeunes ici, c’est que nous sommes à redéfinir les frontières entre ce qui s’énonce en public ou en privé et, parallèlement, entre ce que sont des parties pubiennes, pudiques et publiques.

     

    « Grab them by the pussy » demeurera un slogan graphique dans un discours narcissique et machiste que même les tests antidopage ne peuvent prévenir ni faire oublier.

     

    Michelle Obama, dans son allocution de la semaine dernière au New Hampshire, a eu le bon goût de ne répéter aucune des paroles obscènes de Donald Trump dans cette campagne-cirque. Qu’on s’amuse à en faire des propos de vestiaire, cela tient de moins en moins la route, même auprès des hommes.

     

    Dans l’Abécédaire du féminisme tiré de l’émission radiophonique Plus on est de fous, plus on lit !, on retrouve à la queue leu leu les mots « utérus », « université », « vulve » et « viol ».

     

    Ces termes ont malheureusement évolué vers une culture qui est désormais celle des jeunes étudiant(e)s, tous genres confondus, et se déploie sur toutes sortes de plateformes, de l’innocente initiation en public au viol en résidence en privé.

     

    Cette culture est le fruit de bien des éléments distincts, dont l’accès facile à la pornographie, un manque d’éducation en matière de sexualité, le Far-Web et ses défis : tout le monde le fait, t’es pas game !

    Évidemment, la vulve, on ne l’oublie jamais, ça fait partie d’un univers de plaisir, mais ça fait aussi partie d’un univers de chirurgie, de haine, de préjugés
    Alexa Conradi
     

    Mon B m’apprenait qu’une avocate est venue les mettre en garde en classe récemment : 75 % des jeunes filles du secondaire 5 se seraient déjà dénudées devant une caméra. C’est du moins ce qu’il en a retenu. Et peu importe le chiffre, c’est le comportement (et la culture qu’il suppose) qui l’a marqué.

     

    Rajeunissement génital

     

    J’ai envoyé monsieur mon mari prendre une photo XXX à Sherbrooke il y a quelques jours, celle d’un panneau publicitaire sur lequel la Dre Élise Bernier — une médecin formée avec nos impôts — offre le « rajeunissement génital », une technique de chirurgie esthétique illustrée par une fermeture éclair. Mon mari est un grand naïf ; il n’a pas saisi la métaphore visuelle. J’ai dû être explicite :

     

    – Les filles se font rétrécir l’entrée du vagin pour plaire à leur partenaire ; c’est de la vaginoplastie.

     

    – Hein ???? Ouache ! C’est épouvantable ! Je suis ulcéré !

     

    – Mais oui, autrefois, les gynécologues offraient d’ailleurs aux nouveaux pères d’ajouter un point à l’épisiotomie post-accouchement, histoire de resserrer la zone sinistrée.

     

    La Dre Christiane Laberge en discutait justement chez Paul Arcand cette semaine. Elle appelait cela «  le point du mari ”, pour qu’il se sente à nouveau chez eux », une bataille que les féministes ont gagnée dans les années 1970.

     

    Après avoir appelé l’un des trois cabinets privés de chirurgie esthétique de la Dre Bernier (une généraliste), je me suis entretenue avec la « doc » Laberge. « Vous savez, doc, on parle de deux ou trois traitements au laser, à 750 $ la séance de 30 minutes, pas de chirurgie comme telle. »

    Photo: Josée Blanchette S’adressant aux femmes complexées par leur élasticité génitale (mais aussi aux hommes qui pourraient y trouver leur compte), cette publicité de vaginoplastie a fait sourciller les Sherbrookois depuis son apparition.
     

    Dre Laberge n’est pas dupe : « On joue sur les mots. Dans une chirurgie au laser, on part du solide vers la vapeur. C’est une plastie vaginale, tu peux faire des fusions artificielles, tu crées des lésions. »

     

    Une auditrice répliquait à Paul Arcand par courriel que c’est son droit le plus strict. La Dre Laberge le pense aussi : « À la condition que tu ne me coûtes plus rien après l’intervention, oui ! » Selon elle, ces chirurgies peuvent très mal cicatriser. « Au nombre de récepteurs nerveux dans cette zone, c’est très complexe à réparer. Nous avons même un médecin à LaSalle, le Dr Claude Fortin, qui s’est fait une spécialité de la réparation de vulves au Québec. Il fut un temps où l’on dénonçait les mutilations vulvo-vaginales en Afrique. Aujourd’hui, on valorise l’automutilation chez nous. »

     

    Territoires intimes

     

    L’incitation à l’épilation intégrale du mont-de-Vénus, la nudité suprême et prépubère, n’a fait qu’aggraver cette situation, exposant au regard ce qui était autrefois caché. La Dre Laberge me signale aussi que cette pratique lors des accouchements fut abandonnée alors qu’on prônait l’hygiène. Les femmes se plaignaient de rougeurs et de démangeaisons. On a découvert, depuis, que le bébé a besoin des bactéries de la mère à sa naissance.

     

    J’ai appris en lisant l’Abécédaire du féminisme que l’équivalent latin du mot « vulve » est pudendum femininum, « parties honteuses » : « La popularité de la labiaplastie augmente chaque année malgré le fait que les petites lèvres dépasseraient chez 80 % des femmes. »

     

    Pour la Dre Laberge, « l’idéal de la lèvre » est un autre mythe alimenté par la porno, principal véhicule d’éducation sexuelle chez les jeunes. « Ton esthétisme ne te donnera jamais ta confiance en toi. Elles sont dans le champ, solide ! La pensée magique, en tant que médecin, je ne considère pas que c’est une solution. »

    C’est ton corps, le problème. Celui que tu as construit. Tu fais trop d’efforts.
    Nelly Arcand
     

    Parmi les batailles que les jeunes femmes auront à mener tout en relisant les Monologues du vagin écrits par Eve Ensler il y a 20 ans, il y a la nécessité de crier haut et fort sur la place publique que se rajeunir le frifri, se rehausser la poitrine, se figer le visage, les genoux ou les mains, cela n’a rien d’innocent. On s’impose une norme fixe, un idéal voué à être déçu et systématiquement balayé par de nouveaux canons esthétiques.

     

    L’écrivaine Nelly Arcan, ex-escorte automutilée, autodisparue et très déçue, le mentionnait dans Burqa de chair : « Une femme, c’est d’être belle. Même en jouant à la marelle, même en s’accouplant, même en enfantant, c’est toujours d’être belle. C’est un sort atroce parce que la beauté est à l’abri de toutes les révolutions. Pour être libre, il faut faire la révolution. Les femmes ne seront jamais libres. »

     

    Dans cette nouvelle prison de chair qui ne connaît plus d’âge, les femmes sont plus que jamais soumises aux lois cruelles du marché, celles d’un animal de foire destiné au plus offrant.

     

    Une révolution ? Peut-être que Nelly avait raison. Ne restera plus qu’à prendre le taureau… par les couilles.













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