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    Tourner autour du pot

    Du divertissement au médicament

    Il y a trois choses qui ont gardé en vie la journaliste et écrivaine Lucie Pagé ces deux dernières années : son mari Jay, la méditation et le cannabis. Affligée d’une forme extrêmement cruelle de ménopause depuis septembre 2012 (le 20, à 14h17 ! précise-t-elle), la jeune quinqua s’est infligé tous les traitements pour venir à bout des symptômes sévères d’une condition dite féminine qui affecte pourtant tout l’entourage d’une moitié de l’humanité.

     

    « J’ai essayé les hormones, mais mon oncologue m’a dit d’arrêter à cause de kystes sur les ovaires ; je me suis tournée vers l’acupuncture, les herbes chinoises, l’homéopathie, la médecine ayurvédique, rien ne fonctionnait. »

     

    Aux prises avec de graves troubles d’insomnie, des nausées, des vomissements, des bouffées de chaleur toutes les 20 minutes, faisant des chutes, pleurant sans arrêt, Lucie a pris deux sortes d’anxiolytiques, des antidépresseurs et des somnifères jusqu’en décembre 2014, le jour des 60 ans de son mari, le militant politique Jay Naidoo.

    La raison n’est ni biologique, ni physiologique, ni médicinale. Elle est politique […]. Les gros lards s’en mettent plein les poches pour plusieurs raisons, mais aujourd’hui, surtout à cause de la mafia pharmaceutique.
    Lucie Pagé, «Sexe, pot et politique»
     

    Ce soir-là, une amie apporte des muffins au pot pour faire léviter la soirée. Lucie en prend un sans trop d’arrière-pensées. Elle se réveille le lendemain, fraîche comme une rose, Jay aussi, car il n’a pas eu à tordre les draps. Ils sont étonnés et curieux.

     

    Depuis, Lucie est une criminelle dans bien des pays, y compris en Afrique du Sud où elle réside avec son mari une bonne partie de l’année. Elle ne peut plus voyager dans certains endroits où le cannabis est synonyme de prison (voire de peine de mort) et attend avec impatience que cesse l’hypocrisie face à cette plante utilisée depuis des milliers d’années et dont on a même retrouvé la trace en Asie centrale, sous la forme d’une corde de chanvre de 26 000 ans.

     

    Le combat de Lucie Pagé pour cesser d’être jugée et informer la population quant aux vertus médicinales du pot se bute à deux tabous : la ménopause — la fin de la période « productive » sur le plan biologique — et le cannabis, démonisé dans l’opinion publique. Son mari, Jay, est d’avis que les hommes doivent s’impliquer dans cette lutte qui n’est pas une « affaire de femmes », mais un problème de société qu’on méprise par chauvinisme masculin.

     

    Sous influence ?

    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La journaliste Lucie Pagé publie une satire politique, «Sexe, pot et politique», dans laquelle le cannabis joue un rôle central. «Le Canada n’en a que pour le pot récréatif, mais il faut que les patients puissent avoir accès au pot thérapeutique de façon curative», dit-elle.
     

    Lucie ne gobe pas assez de THC — tétrahydrocannabinol — pour être stone (0,1 g deux fois par jour), laquelle substance n’est qu’une des 86 composantes de cette plante illicite la plus consommée dans le monde. Fumer le cannabis élimine les ingrédients actifs qui peuvent la soulager ; elle fabrique donc ses propres capsules sous ordonnance. Elle s’est mise à lire beaucoup sur le sujet et ses réflexes de journaliste ont fait place à l’écrivaine : la semaine prochaine, elle lance un roman, une satire politique à cheval sur le burlesque et la conscience sociale : Sexe, pot et politique. « Si j’avais écrit un essai, personne ne l’aurait lu », m’assure celle qui en est à son septième livre, dont trois romans.

     

    Elle met à profit ses longues années à suivre son mari sur le terrain politique, son intérêt pour le cannabis thérapeutique et son besoin de transcender le malheur par l’humour dans cet ouvrage divertissant qui informe par la bande. Qu’on se rassure, si besoin est, il n’est question de ménopause que dans la postface écrite en guise de réquisitoire : « J’ai le choix entre risquer le cancer, risquer la mort par folie ou par accident et risquer la prison. Que choisiriez-vous ? »

    Ce n’est pas une drogue, c’est une feuille.
    Arnold Schwarzenegger
     

    Elle y dénonce le fait que le cannabis thérapeutique ne soit utilisé au Canada qu’en dernier recours, en palliatif, jamais en mode curatif. « On n’en a que pour le pot récréatif et on laisse tomber le curatif, à cause notamment du lobby pharmaceutique. 83 % des gens qui se soignent au cannabis abandonnent toute médication. »

     

    Elle suit de près le processus de légalisation et a dû passer par une clinique de Vancouver et un médecin plus ouvert pour se faire prescrire du cannabis. « Mon médecin avait peur d’être accusé de complaisance. Lorsque je suis allée en Inde sans mon “médicament”, en février dernier, j’ai failli mourir. J’ai perdu six kilos en trois semaines et j’ai dû dormir quelques heures. »

     

    Mafia du pot

     

    En Afrique du Sud, Lucie fréquente la « clinique » d’un producteur d’huile de cannabis où les patients viennent de partout dans le monde pour traiter des maladies telles que le parkinson, le glaucome, la sclérose en plaques, l’anxiété et la dépression, l’arthrite, la maladie de Crohn, l’épilepsie, le syndrome de Dravet et le cancer.

     

    Elle a assisté à des guérisons, tant pour des patients cancéreux (la moitié, selon le producteur !) que pour la maladie de Crohn. Des enfants qui faisaient deux à trois cents crises épileptiques par jour voient leurs crises diminuer à deux par mois avec le cannabis dont on retire le THC.

    L’herbe, c’est la guérison d’une nation, alors que l’alcool est la destruction.
    Bob Marley
     

    Par contre, les coûts s’avèrent astronomiques. Lucie doit débourser plus de 200 $ par semaine pour ses doses, même si elle pense qu’elle pourrait s’en sortir avec dix fois moins pour une ménopause « normale ». « En Afrique du Sud, l’huile de cannabis brute vaut 50 $ le gramme. Mais elle est vendue 1100 $ le gramme par une mafia qui contrôle le marché. Y a des gens qui s’en mettent plein les poches quelque part. » Et on peut s’attendre aux mêmes dérives ici aussi, une fois qu’il sera légalisé.

     

    Il subsiste des effets secondaires qui viennent avec l’usage du cannabis et la plante n’est pas recommandée à tous, favorisant parfois les psychoses et la dépendance psychologique. Mais dans l’esprit de Lucie, tout médicament comporte son lot d’effets indésirables, et l’alcool, produit tout aussi récréatif, ne soigne rien, sauf peut-être la solitude, et encore…

     

    Au final, les recherches de Lucie l’auront conduite à une seule conclusion : « C’est la ménopause qui devrait être illégale, pas le cannabis. »

     

    Note à ma future ménopause : Lucie m’a gentiment donné une capsule de cannabis pour l’essayer et voir si mes insomnies de préménopause diminueraient. Je me suis réveillée « gelée comme une balle » en pleine nuit, riant toute seule et incapable de faire un geste. Je n’ai pas dormi, mais c’était fort divertissant.

     

    Par contre, le lendemain matin, j’étais torchon, chiffon, carpette, la tête comme une enclume. J’ai mis 24 heures à m’en remettre. Conclusion de cette expérience cannabis-logique : ajuster les doses de manière empirique n’est pas chose aisée. Trouver le pot qui nous convient non plus. Et la méthode d’absorption peut varier du joint au suppositoire.













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