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    Étalement urbain

    Et si la clé se cachait du côté des pôles d’emplois?

    Bien qu’il contribue à désengorger les routes à l’heure de pointe, le télétravail — ou le travail à distance — n’est pas un frein à l’étalement urbain, bien au contraire.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Bien qu’il contribue à désengorger les routes à l’heure de pointe, le télétravail — ou le travail à distance — n’est pas un frein à l’étalement urbain, bien au contraire.

    L’étalement urbain est un épineux problème auquel font face presque toutes les villes en Amérique du Nord. Or, alors que les municipalités tentent d’y trouver une solution en scrutant les quartiers résidentiels, certains experts estiment que la clé se cache plutôt du côté des pôles d’emplois.


    Depuis quelques années, les tours de bureaux se multiplient le long des grands axes routiers des banlieues du Québec. À Montréal ou dans la région de la capitale, de plus en plus d’entreprises les préfèrent aux rues denses des quartiers centraux. Plus accessibles en voiture et bien souvent, moins coûteux, ces nouveaux pôles d’emplois sont aujourd’hui répartis aux quatre coins des régions métropolitaines.

    53%
    Proportion de personnes vivant à l’extérieur de l’île de Montréal dans la région métropolitaine. À noter aussi que, chaque année, la croissance de la population se fait majoritairement à l’extérieur des limites de l’île.

    Source : Enquête Origine-Destination 2013

    Ainsi, en 2013, on retrouvait près de quatre emplois sur cinq au-delà des limites du centre-ville montréalais, selon la plus récente enquête Origine-Destination. Cette déconcentration, c’est un nouveau siège social qui prend racine dans Saint-Laurent, dans le nord de la métropole. C’est un nouveau quartier des affaires qui installe ses pénates à l’angle des autoroutes 10 et 30, sur la Rive-Sud. C’est un nouveau « centre-ville » qui émerge à Laval, à Mascouche ou à Saint-Jérôme.

    Cette multiplication des pôles d’emplois — une tendance de plus en plus marquée dans les centres urbains nord-américains — s’arrime à la croissance de la population qui, elle aussi, préfère encore de loin les quartiers résidentiels des couronnes, moins coûteux que les duplex et autres appartements en copropriété de la métropole. Et, par le fait même, à un étalement urbain de plus en plus difficile à contrôler.

    Emplois multiples

    « À première vue, c’est difficile d’être contre le fait que les emplois sortent du centre-ville, lance Paul Lewis, professeur et doyen à la Faculté d’aménagement de l’Université de Montréal qui s’intéresse à la mobilité des travailleurs. Surtout que, pendant longtemps, on a cru qu’il fallait créer des emplois de proximité, que c’était la meilleure façon de limiter les déplacements des gens. »

    Or, ce qu’on remarque, c’est que ceux qui travaillent au même endroit tout le long de leur vie active sont très rares. En fait, bon an, mal an, environ un travailleur sur cinq quitte son emploi pour un autre, selon Emploi-Avenir Québec. Plus encore, Statistique Canada, estime qu’en moyenne, les Québécois ont jusqu’à sept employeurs différents à partir du moment où ils quittent les bancs d’école.

    « C’est donc faux de penser que quelqu’un qui habite à Brossard travaillera à Brossard toute sa vie. Il y a de fortes chances qu’il travaille aussi à Montréal, à Chambly ou même à Sainte-Thérèse. » Et les raisons sont multiples : plus grandes responsabilités, meilleure rémunération, tâches plus intéressantes…

    Le seul facteur qui semble souvent mis de côté, c’est le temps de transport nécessaire pour se rendre au travail, souligne le directeur général de Vivre en ville, Christian Savard. « Les gens n’ont pas tendance à faire ce calcul avant de commencer à travailler quelque part, déplore-t-il. C’est généralement après avoir passé des heures dans le trafic qu’ils se rendent compte de l’incohérence. Et encore là, on a qu’à regarder les bouchons de circulation pour constater que ce n’est pas un problème pour tout le monde. »

    Sources d’étalement

    Plus encore, la déconcentration des emplois contribue à repousser les limites des agglomérations urbaines. « Dans certains cas, c’est parce qu’il n’y avait pas de quartiers résidentiels et qu’on en a créé un, car, tout d’un coup, des entreprises ont choisi de s’installer dans ce secteur », explique Christian Savard. C’est le cas, par exemple, du Quartier Dix-30, où des appartements et des maisons sont venus se greffer à l’offre commerciale.
    1 474 000
    Nombre de lieux d’emplois dans la région métropolitaine de Montréal, soit près de 74 000 de plus qu’en cinq ans auparavant.

    Source : Enquête Origine-Destination 2013

    Parfois, c’est toutefois l’inverse qu’on observe, des employeurs décidant de se rapprocher de secteurs résidentiels dans l’optique d’offrir des occasions de carrière à un pan « géographique » de la population. « Mais dans les bureaux, ça ne se traduit pas nécessairement comme ça, explique le professeur de géographie économique à l’Université McGill Richard Shearmur. En fait, c’est plutôt le contraire. Ces pôles d’emplois excentrés ont tendance à attirer des gens qui viennent d’encore plus loin. C’est une façon d’ouvrir le territoire. » C’est ce qui explique, par exemple, qu’on trouve, dans les tours de bureaux situés à proximité du Carrefour Laval des travailleurs qui viennent d’un peu partout sur la Rive-Nord.

    « C’est un développement en saute-mouton, ajoute le professeur. Les emplois suivent peut-être les travailleurs, mais ceux-ci vont de plus en plus en plus loin. À la longue, c’est un cercle vicieux ! »

    Question de transport

    La déconcentration des emplois n’est pas un problème en soi, estime Richard Shearmur. « Pendant longtemps, ça c’est beaucoup fait du côté manufacturier », souligne l’urbaniste de formation. Les usines ont alors quitté les quartiers centraux, trop denses, au profit de nouveaux secteurs industriels. « Ces domaines d’emplois, puisqu’ils s’occupent de la transformation des matières premières, avaient besoin des routes pour fonctionner. »

    Or, ce qu’on voit aujourd’hui, ce sont des emplois de bureaux, des commerces au détail et des centres de loisirs qui s’installent à proximité des autoroutes. « Ces entreprises n’ont pas les mêmes contraintes physiques, il n’y a pas de raison qu’elles n’optent pas pour un emplacement plus près d’un terminus d’autobus, par exemple. »

    « Ce n’est pas nécessaire de concentrer tous les emplois au même endroit, renchérit Christian Savard de Vivre en ville. L’idée n’est pas de forcer les gens à venir au centre-ville. Par contre, collectivement, nous avons une responsabilité de réfléchir et de choisir les emplacements les plus intelligents. Et dans le contexte environnemental et urbain actuel, la proximité des lignes de transport collectif — peu importe lesquelles — devrait être une condition sine qua non. »

    Le télétravail comme solution? Bien qu’il contribue à désengorger les routes à l’heure de pointe, le télétravail — ou le travail à distance — n’est pas un frein à l’étalement urbain, bien au contraire. « Quand on se penche sur la question, on remarque que de nombreux télétravailleurs vont avoir tendance à aller s’installer plus loin, avance le directeur général de Vivre en ville, Christian Savard. Plus loin du centre-ville, mais aussi plus loin de leur emploi, et ce, même s’ils ont encore besoin de s’y rendre quelques fois par semaine. Un peu comme si leur “liberté” leur donnait la possibilité de s’excentrer davantage. » C’est ce qui fait en sorte que l’employé d’une entreprise située dans l’est de la ville, par exemple, s’installe à Drummondville plutôt qu’à Longueuil. Ou, encore, qu’un autre préfère aux quartiers centraux montréalais, les vastes terrains bordés d’arbres de Bromont, en Montérégie. Plus encore, « les recherches montrent que ceux qui travaillent de la maison ont tendance à multiplier les déplacements, précise Christian Savard. À l’inverse, les travailleurs “traditionnels” intègrent leurs achats quotidiens dans leurs déplacements du travail à la maison. » Et même si ce n’est pas le cas et qu’ils optimisent leur sortie en voiture, ce sont les distances à parcourir qui finissent par faire grimper l’aiguille de l’odomètre.














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