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    Mexique

    La culture de l’avocat fait des ravages

    L’«or vert» du premier producteur mondial provoque la déforestation et profite au crime organisé

    29 août 2016 |Frédéric Saliba - Le Monde | Actualités en société
    À Mexico, une femme prépare un sac d’avocats. La culture de ce fruit a explosé ces dernières années, provoquant des problèmes environnementaux et sociaux dans l’État du Michoacan où la terre lui est favorable.
    Photo: Nick Wagner Associated Press À Mexico, une femme prépare un sac d’avocats. La culture de ce fruit a explosé ces dernières années, provoquant des problèmes environnementaux et sociaux dans l’État du Michoacan où la terre lui est favorable.

    Le monument en forme d’avocat géant trône à l’entrée de Tancitaro, dans l’ouest du Mexique. La sculpture symbolise l’importance de ce fruit pour les habitants de cette petite ville de l’État du Michoacan, devenue la capitale mondiale de l’avocat. Le boom de la consommation des Américains, mais aussi des Européens, Français en tête, fait flamber les prix du fruit, rebaptisé l’« or vert » du Mexique. Une ruée qui provoque une déforestation massive et profite au crime organisé.

     

    Vus du ciel, des pans entiers de forêt sont zébrés de champs d’avocatiers sur les flancs des montagnes du Michoacan. La région concentre les quatre cinquièmes de la production nationale d’avocats. Cette terre volcanique au climat tempéré sied au fruit, dans un pays qui en est le premier producteur mondial, avec près du tiers de la récolte. En trente ans, les plantations sont passées de 31 000 à 118 000 hectares, selon le ministère de l’Agriculture. En 2015, la production a atteint 1,6 million de tonnes, en hausse de 6,6 % en un an.

     

    Face cachée de ce succès économique : la destruction des forêts de pins, dont certains endémiques. « Les agriculteurs plantent clandestinement des avocatiers au milieu des pins », explique Victor Manuel Coria, le directeur de l’Institut national de recherches forestières, rattaché au ministère de l’Agriculture. « C’est un travail de fourmi, sur plusieurs années. Petit à petit, ils coupent les branches, puis les troncs desséchés. »

     

    La faune est aussi menacée : coyotes, pumas et autres oiseaux rares habitent la forêt, qui accueille aussi des millions de papillons monarques lors de leur grande migration annuelle. Sans parler du problème de l’eau, consommée en masse par les avocatiers, qui affecte le niveau des rivières, ou de celui des pesticides.

     

    Petite histoire de l’avocat

     

    « Pas question de diaboliser pour autant le fruit, qui a des vertus diététiques exceptionnelles et fait vivre des milliers de familles », souligne M. Coria. Le Mexique est le centre d’origine de l’avocat — cultivé bien avant l’arrivée des conquistadors, au début du XVIe siècle. En espagnol, le nom du fruit, « aguacate », est le dérivé d’« ahuacatl », qui signifie « testicule » en langue indienne nahuatl. À cause de sa forme suggestive, le fruit était considéré par les peuples pré-hispaniques comme un aphrodisiaque. Mais sa production à grande échelle ne débute dans le Michoacan qu’à partir des années 1960, avec l’introduction de nouvelles variétés. M. Coria le constate : « Depuis quatre ou cinq ans, les zones de cultures traditionnelles sont saturées. Les paysans empiètent sur la forêt pour répondre à la demande. »

     

    À qui la faute ? Plus de la moitié de la production est exportée. La France est le second importateur d’avocats mexicains, après les États-Unis, et avant le Japon et le Canada. Dans l’Hexagone, le fruit se mange plutôt en hors-d’oeuvre ou en salade, tandis que le guacamole, purée d’avocat épicée, a gagné ses lettres de noblesse dans les rayons des supermarchés.

    1,6 million de tonnes
    C’est la quantité d’avocats que le Mexique a produit en 2015, une hausse de 6,6 % en un an. En 30 ans, les plantations sont passées de 31 000 à 118 000 hectares.
     

    Un succès économique lié à une stratégie marketing agressive : en 2013, les 19 000 producteurs mexicains et les 46 entreprises exportatrices d’avocats se sont rassemblés au sein d’Avocados from Mexico. Deux ans plus tard, l’organisation déboursait 1 million de dollars pour un spot publicitaire diffusé durant le Super Bowl, l’événement sportif phare aux États-Unis.

     

    Depuis, la demande fait bondir les prix. En juin, aux États-Unis, l’avocat se vendait 1,10 dollar pièce, contre 86 ¢ en janvier. De l’autre côté de la frontière, les Mexicains, qui l’achètent au kilo, ne sont pas épargnés par la hausse. En juillet, l’avocat pouvait atteindre 60 à 80 pesos le kilo.

     

    Incendies criminels

     

    Devenu plus cher que certains métaux, le fruit suscite la convoitise du crime organisé. En 2013, les habitants de plusieurs villages du Michoacan ont pris les armes, exaspérés par les rackets d’un cartel de la drogue, qui tentait de s’emparer de leur or vert. « Au début, ils nous demandaient 1000 pesos par hectare, puis ils ont voulu prendre une partie de nos terres », raconte un producteur sous le sceau de l’anonymat.

     

    Organisés en milice d’autodéfense, les habitants ont libéré les communes de l’emprise de la mafia. Le sang a coulé à Tancitaro. Mais la production d’avocats n’a jamais été affectée. Elle a même légèrement augmenté. Aujourd’hui, les milices ont intégré des « corps de défense ruraux » créés par le gouvernement.

     

    « Mais le crime organisé reste implanté dans la région », confie le producteur, qui lui attribue une vague d’incendies criminels ravageurs. Tacintaro est l’une des municipalités du Michoacan les plus affectées par ce fléau. Selon une étude de la Commission nationale des forêts (Conafor), des incendies ont détruit, en 2009, 12 500 hectares de bois dans la région. « Un an plus tard, la superficie des cultures d’avocats gagnait 8000 hectares supplémentaires », alertait déjà en mai le journaliste michoacano Jésus Lémus, dans le magazine d’investigation Reporte Indigo.

     

    Depuis, la situation semble s’être aggravée : le 9 août, Osvaldo Fernandez Orozco, le responsable régional de la Conafor, a révélé que, cette année, 818 incendies avaient dévasté 15 620 hectares de bois, soit 9 % de la surface forestière du Michoacan.

     

    Le gouvernement tente d’empêcher la modification des sols forestiers par des programmes de développement économique et le renforcement de la surveillance du territoire. Le 13 juillet, dans le Michoacan, la police a arrêté treize suspects en possession de plants d’avocatier qu’ils s’apprêtaient à planter clandestinement. Mais ses actions semblent dérisoires au regard de l’étendue à surveiller.

     

    Sans compter qu’un nouvel essor du marché est annoncé : le 21 juillet, le gouverneur du Michoacan, Silvano Aureoles, s’est félicité des perspectives d’un récent accord commercial avec la Chine. Pour répondre à cette hausse de la demande, le gouvernement mise sur de nouvelles terres cultivables dans d’autres Etats mexicains. Pas facile pour autant de dissuader les agriculteurs du Michoacan de céder à l’appât du gain.













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