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    Des réfugiés recrutés par les fermes laitières

    Les agriculteurs trouvent une main-d’oeuvre fiable qui veut rester à la campagne

    9 août 2016 | Isabelle Porter à Sainte-Françoise | Actualités en société
    Dik Bahadur vit à Sainte-Françoise avec son fils et son épouse depuis son embauche à la ferme.
    Photo: Francis Vachon Le Devoir Dik Bahadur vit à Sainte-Françoise avec son fils et son épouse depuis son embauche à la ferme.

    Sans emploi à Québec, une famille de réfugiés népalais vient d’emménager dans un petit village où les fermes laitières manquent de main-d’oeuvre durable. L’expérience est si concluante que le milieu cherche à la reproduire.

     

    Depuis juin, Dik Bahadur Waiba et sa famille vivent à Sainte-Françoise, un village de 500 habitants entre Lévis et Victoriaville. Leur employeur, la ferme Drapeau, leur loue une maison à quelques kilomètres de la ferme laitière. Ils sont ravis. « J’aime plus la campagne que la ville », explique M. Waiba.

     

    Sa patronne, Célia Neault, est satisfaite. « Ça s’est bien fait, son adaptation. C’est sûr que c’est une personne très timide et réservée, mais je pense aussi que c’est dans leur culture. Il est très respectueux. Je pense qu’on est bien tombés. On a vraiment un bon candidat, il est motivé et il est très à son affaire. » Dik s’occupe de la traite des vaches et du nettoyage des étables. Au début, il trouvait ça « compliqué ». Pas tant à cause de la langue que « de la technologie ». « C’est le contraire de chez nous. Là-bas, c’était juste manuel », explique-t-il.

    Photo: Francis Vachon Le Devoir Celia Drapeau est très satisfaite du travail de son nouvel employé. D’autres fermiers ont manifesté leur intérêt pour le programme.
     

    Le mari de Mme Drapeau, Dominic, parle déjà de recruter une nouvelle personne à l’automne. Mme Drapeau souligne qu’il n’y a pas nécessairement de pénurie de main-d’oeuvre dans son coin, mais qu’il est difficile de trouver des travailleurs prêts à s’installer là pour de bon.

     

    « Avec Dik, on sait qu’en théorie, il peut faire ça 10, 15 ans et passer sa vie ici, contrairement par exemple à un étudiant qui vient faire un bout de temps entre la fin de ses études secondaires et son cégep. »

     

    Dik a 26 ans. Sa femme et lui ont passé leur vie dans les camps de réfugiés du Népal jusqu’à leur arrivée à Québec en 2012. Dans la capitale, Dik a eu de la difficulté à trouver un emploi « par lui-même ». Un organisme d’aide aux immigrants lui en avait trouvé un comme « monteur de kiosques », mais l’entreprise a perdu ses contrats et lui, son travail.

     

    En mai, son ancienne professeure de francisation, Céline Auger, lui a proposé d’aller visiter Sainte-Françoise avec un groupe de réfugiés sans emploi. Mme Auger coordonne un projet-pilote pour jumeler les réfugiés sans emploi et les entreprises agricoles du secteur.

     

    Retour à la campagne

     

    Au bout du rang, la façade de sa maison est décorée de jolies banderoles d’inspiration bouddhiste. À l’intérieur, tout le salon est coloré. « C’est beau, mais ça coûte cher, dit-il. Il faut les commander par courriel. »

     

    Dans son jardin, il a commencé à faire pousser des pommes de terre, des laitues et de gros légumes racines blancs très populaires chez lui. Il élève aussi des poules et quatre cochons dans la grange. Sa famille à Québec paye la moulée et il les approvisionne en oeufs. Tout fier de nous faire visiter les lieux, son fils Raju, 8 ans, se précipite pour ramasser la plus récente ponte. « Baba ! Il y en a tout plein ! »


    Les fins de semaine, la famille élargie débarque souvent au grand complet. Les parents et les frères de Dik vivent presque tous à Québec. « Ils viennent souvent et, parfois, ils vont même rester deux, trois jours pour profiter de la campagne. J’adore ça. » Quand on lui demande ce qu’il aime le plus à la campagne, il répond que c’est parce qu’il y a « des gens gentils ». « Si tout va bien, on va rester ici pour longtemps, longtemps. »

     

    Dans le village voisin, Pascal Gagnon aimerait bien trouver un employé comme Dik pour l’aider dans sa ferme. Il a déjà eu un apprenti du coin, mais le jeune homme est parti développer la ferme de sa compagne dans un autre village.

     

    En attendant, le père de Pascal donne un coup de main, mais il vieillit, et Pascal et sa femme attendent un troisième enfant. « Je pense que mon père serait plus à l’aise de réduire sa tâche de travail s’il savait que j’avais de l’aide. »

     

    Le jeune éleveur a déjà reçu une candidate d’origine tunisienne pour un stage de trois jours dans le cadre du projet-pilote, mais ça n’a pas fonctionné. « C’est correct », remarque la responsable du projet, Céline Auger. « C’est à ça que ça sert le stage d’observation de trois jours. Les gens voient si c’est pour eux ou pas. »

     

    La francisation et le reste

     

    Le programme est financé par AGRIcarrières, un comité intersectoriel soutenu par l’Union des producteurs agricoles. Il prend en charge les coûts des stages avant l’embauche éventuelle des candidats.

     

    Mme Auger a trois autres candidats pour le poste, mais ils n’ont pas de permis de conduire. Elle explique qu’il faudrait donc leur trouver une maison à distance de marche de la ferme. « Mais rapidement, ça va leur prendre un permis de conduire pour le reste. »

     

    Lors d’une visite de groupe en mai, plusieurs réfugiés syriens s’étaient montrés désireux de s’établir à Sainte-Françoise, mais souhaitaient d’abord terminer leur francisation avant de déménager.

    Photo: Francis Vachon Le Devoir Dik Bahadur et son fils en mai dernier
     

    Or à la suite de la parution du reportage du Devoir, le ministère a offert à la municipalité de payer un formateur pour offrir des cours de francisation à temps partiel. Cela va permettre à Bimaya, la femme de Dik, et à d’autres candidats potentiels d’améliorer son français.

     

    « On pourrait jumeler travail et francisation, résume Céline Auger. Si la personne fait la traite du matin et retravaille le soir, il y a un trou dans l’après-midi qui pourrait permettre la francisation à temps partiel. »

     

    La jeune femme trouve néanmoins que l’aide manque pour l’accueil et l’intégration des réfugiés et immigrants en région rurale. « Quand une personne se trouve à Québec, elle est aidée par le Centre multiethnique. À Drummondville, il y a aussi des services. Mais ici, on a quoi ? »

     

    Ces derniers mois, elle a pu développer le projet grâce à l’aide de la caisse Desjardins et des municipalités de Sainte-Françoise et Fortierville. « Quand ils sont arrivés, on a aidé pour l’inscription du garçon à l’école. Puis après, on s’est dit que ce serait bien qu’il fasse quelque chose pendant l’été. Alors, la caisse a payé l’inscription de Raju au camp de jour. »

     

    Mais qu’adviendra-t-il par la suite ? « On voudrait développer une entente avec la MRC et le Ministère. […] Cela pourrait permettre à d’autres municipalités de participer », croit-elle. Un éleveur situé dans un troisième village l’a contactée pour participer.

     

    Discrets mais remarqués

     

    En attendant, la petite communauté de Sainte-Françoise cherche à prendre soin de ses nouveaux résidants malgré la retenue des principaux intéressés. L’autre jour, malgré la forte chaleur, Bimaya, a tenu à faire le trajet à pied pour aller chercher son fils au camp de jour. À 1 h 30, 2 h de marche. Sur le chemin, trois autos se sont arrêtées pour lui offrir de la conduire, mais la dame a dit que « ça allait » et a poursuivi son chemin toute seule.

     

    « Ils ne veulent pas s’imposer ou déranger », résume Céline. Par contre, on raconte au village que, lors des matchs de soccer de son fils, elle criait à tue-tête en népali pour l’encourager.

     

    Mme Auger ne s’en cache pas, cette famille fait de la bonne publicité au projet dans la région. « Les employeurs s’en parlent. Ils entendent dire que Dik reste et qu’il est travaillant. Mais on veut rester à petite échelle parce que l’intégration d’une seule famille, c’est beaucoup d’énergie. Quand même, on se dit que si on pouvait en avoir un comme ça qui arrive tous les deux trois mois en fonction des besoins, ce serait bien. »

    Dik Bahadur vit à Sainte-Françoise avec son fils et son épouse depuis son embauche à la ferme. Célia Neault est très satisfaite du travail de son nouvel employé. D’autres fermiers ont manifesté leur intérêt pour le programme. Dik Bahadur et son fils en mai dernier












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