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    Mises aux points

    Les émoticônes, ou la laque des signes

    L’utilisation des émoticônes s’est raffinée avec le temps.
    Photo: Associated Press L’utilisation des émoticônes s’est raffinée avec le temps.

    Nous terminons notre série sur la ponctuation avec une mise en perspective des nouveaux signes qui accompagnent l’expression écrite sur les nouvelles plateformes numériques : les émoticônes, ou emojis.


    Ce qu’il a fallu de temps, de patience et d’innovation pour arriver à ça ;-).

     

    Ou ça :-(((.

     

    Ou encore tout ça :


    Les signes de ponctuation ont une histoire longue, profonde et compliquée. Les premières écritures apparaissent il y a 6000 ans environ. Il faut encore deux millénaires pour accoucher de l’alphabet, fabuleuse et déterminante invention humaine à l’égal du feu ou de la roue, dont les innombrables et insondables conséquences se font encore sentir partout, tout le temps.

     

    Pendant des siècles, les textes alphabétiques s’écrivent de manière compacte, sans aucune aide signalétique pour rythmer le style ou séquencer les mots ou les phrases. Aux rares lecteurs de se débrouiller pour s’y retrouver. À peine les scribes prennent-ils la peine de noter la fin d’un texte complet par une marque finale.

     

    La ponctuation commence à se codifier autour de la bibliothèque d’Alexandrie aux premiers siècles de notre ère. Les savants imposent aussi l’habitude de diviser les oeuvres en chapitres et en paragraphes distincts, voire en chants comme dans le cas de l’Iliade. La ponctuation est un outil fondamental de la classification, essentielle à toutes disciplines heuristiques.

     

    Rythmer Rabelais

     

    La grande période de création et de fixation du système date d’il y a moins de mille ans. Les moines copistes du haut Moyen Âge répandent la majuscule, la virgule, le point. Et puis la Renaissance change ou plutôt fige tout.

     

    En quelques décennies, Gutenberg et ses émules figent les signes, écrivent et publient des traités de ponctuation. Les textes de Rabelais sont déjà en gros divisés et rythmés comme les nôtres, avec des chapitres, des paragraphes, des phrases se servant de tout l’arsenal ponctuant : la virgule, le point, le deux-points, les parenthèses, le point d’exclamation et l’interrogatif, mais aussi des signes quasi disparus, les lunes et les soleils, les pieds-de-mouche, la croix, l’astérisque, le losange et même la petite main.

     

    Le système a peu évolué depuis. Il y a bien eu des tentatives pour imposer de nouveaux marqueurs. Aucune n’a pris.

     

    Le point exclarrogatif par exemple, combine ceux de l’interrogation et de l’exclamation. L’« interrobang » original a été créé en 1962 par le publicitaire américain Martin Speckter et intégré quatre ans plus tard à une première police de caractère. Il n’a cependant jamais été standardisé.

     

    Et puis est arrivé le smiley, ou « binette », au début des années 1980. Et puis les émoticônes (ou emojis) dans les années 1990. Et maintenant, les échanges numériques sont truffés de binettes.

     

    Rigoler en silence

     

    Mais de quoi s’agit-il exactement ? L’émoticône transmet une information sur l’émotion de l’auteur, dans le contexte de la phrase ou d’un échange. Il peut aussi se suffire à lui-même comme réponse. Dans ce sens, il semble se rapprocher du point d’interrogation ou d’exclamation, voire des interjections (Hi ! hi !, Ouf !, Holà !). Mais est-ce bien le cas ?

     

    « Les émoticônes sont des procédés expressifs qui servent surtout à reproduire une expression faciale et qui n’ont pas tout à fait le même rôle que la ponctuation, bien que leur rôle soit similaire, c’est-à-dire de guider l’interprétation d’un message », répond la professeure Anaïs Tatossian, de l’Université Concordia, linguiste spécialiste de la langue en ligne.

     

    « Les émoticônes peuvent montrer l’état d’esprit du locuteur, par exemple la joie, la colère, la tristesse. Ils peuvent aussi aider le destinataire à interpréter plus facilement l’énoncé. Par exemple, le clin d’oeil ;-) permet d’interpréter qu’un énoncé est ironique ou humoristique. Les émoticônes peuvent aussi montrer le type de relation que le clavardeur désire entretenir avec son interlocuteur. Enfin, ils peuvent aussi servir à désamorcer le caractère offensant d’un message. »

     

    Dérives interprétatives

     

    Ces dessins expressifs existent par centaines et par milliers et leur interprétation peut varier. Une étude américaine a même montré que leur interprétation peut différer d’une personne à l’autre, mais aussi parce que les signes ne sont pas uniformisés d’un système de communication à l’autre.

     

    Un sourire à pleines dents qui semble évident sur le téléphone Android d’un émetteur peut ressembler davantage à une grimace au regard du récepteur qui le voit sur un iPhone. Et vice versa. Par contre, certains pictogrammes graphiques ne posent pas de dérives interprétatives, par exemple les yeux agrandis en coeur.

     

    « Nous avons découvert qu’il y a un potentiel de mauvaise interprétation dans la communication par émoticônes entre les plateformes, mais aussi au sein des mêmes plateformes d’échange », résume en entrevue Hannah Miller, doctorante de l’Université du Minnesota, coauteure de l’étude. Son enquête portait sur la réception (de positive à négative) par 304 cobayes des quelque 125 émoticônes les plus fréquentes.

     

    « Par contre, il est difficile d’expliquer ce constat. On peut spéculer, cependant. Les nuances graphiques dans le dessin des yeux ou des lèvres jouent un rôle. La culture de chacun doit aussi influencer la lecture. »

     

    Bref, les binettes ne permettent pas nécessairement de transférer les subtilités d’une conversation de visage à visage. « Les signes paralinguistiques ne remplacent pas les expressions faciales ou les gestes qui accompagnent les échanges en personne, dit encore Mme Miller. Cela dit, les émoticônes demeurent très importantes et fondamentalement utiles dans les conversations numériques. Il ne faut pas les abandonner : il faut les améliorer pour rendre leur efficacité plus consistante. »

     

    Bref, 6000 ans après l’invention de l’écriture, les émoticônes signalent une grande innovation dans la communication, mais l’impact du système demeure tout de même perfectible et limité. « Ces signes permettent tout simplement de simuler la conversation orale et d’ajouter de l’expressivité aux messages, conclut la professeure Anaïs Tatossian. Je pense qu’il serait prématuré de parler de “révolution linguistique”, conclut-elle, puisque ces stratégies d’écriture se trouvent seulement dans la communication électronique et pas dans les écrits conventionnels. »


    L’émoticône en cinq temps 1648 Première trace écrite d’une émoticône dans un manuscrit du poète anglais Robert Herrick qui écrit : « Upon my ruines (smiling yet :)»

    1841 Le lithographe franco-belge Marcellin Jobard utilise un signe souriant pour « figurer l’ironie ».

    1963 Le smiley graphique (un rond jaune au sourire) est inventé par l’Américain Harvey Ball pour améliorer le moral des employés de sa compagnie d’assurance.

    1982 Le professeur américain Scott Fahlman propose les smileys typographiques :-) et :-( pour désambiguïser les échanges atones sur le forum de son université. L’Office de la langue française propose « binette » comme équivalent. On trouve aussi : souriard, bouille, trombine et bonhomme sourire, évidemment.

    1990 Le mot-valise emoticon est forgé en anglais et en 1996 en français en mixant émotion et icône. On dit aussi émoji, selon le terme japonais (qui lie « image » et « lettre ») pour désigner les pictogrammes.

     













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