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    L’antichambre de la contestation de notre époque

    La ville de Porto Alegre, dans le sud du Brésil, a accueilli le tout premier Forum social mondial en 2001. Chaque édition s’ouvre par une traditionnelle marche rassemblant tous les participants.
    Photo: Mauricio Lima Agence France-Presse La ville de Porto Alegre, dans le sud du Brésil, a accueilli le tout premier Forum social mondial en 2001. Chaque édition s’ouvre par une traditionnelle marche rassemblant tous les participants.
    Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

    Conçu à l’origine comme le contrepoids du Forum économique de Davos, en Suisse, le Forum social mondial s’est transformé, au fil du temps, en un espace de réflexion qui a accompagné tous les mouvements contestataires de notre époque. De l’émergence de la gauche en Amérique latine aux mouvements Occupy et des Indignés, en passant par le printemps arabe, le FSM arrive à Montréal au moment où la lutte est en pleine remise en question.

     

    Les débuts : organiser l’indignation

     

    Nous sommes au début des années 2000, à la sortie d’un triste moment pour les progressistes. Le socialisme a la mine bien basse depuis la chute du mur de Berlin. La démocratie libérale élitiste et l’économie de marché trônent en rois sur la surface du globe, se réclamant même du seul progrès possible, de la voie unique à suivre. En même temps, les syndicats et autres partis communistes étaient figés, impuissants, dans des structures pyramidales semblables à celles du système capitaliste qu’ils pourfendent.

     

    C’est dans ce contexte que naît l’improbable révolution du mouvement révolutionnaire. Pierre Beaudet, professeur à l’École de développement international et mondialisation à l’Université d’Ottawa, passionné par l’histoire du Forum, explique qu’alors que chaque côté des Amériques vit sa contestation, le Nord avec les antimondialistes (pensons au Sommet des peuples, à Québec, en 2001) et le Sud avec la vague socialiste qui déferle au Sommet de la communauté des États latino-américains et des Caraïbes, « un petit groupe de gens, au Brésil, pense que c’est le bon moment de se rencontrer pour faire un contre-sommet à Davos ».

     

    Parmi eux, Chico Whitaker, l’un des organisateurs du tout premier sommet de Porto Alegre. Joint à son domicile à São Paulo, il se remémore, dans un français sans faute, les tout premiers débuts. « Le succès a été au-delà de nos prévisions. Nous attendions 2000 personnes, et il en est venu 20 000 ! Il a fallu s’adapter. » Ce que les organisateurs n’ont pas calculé, à l’époque, c’est l’engouement de simples citoyens, membres d’aucune organisation ni hiérarchie officielle, mais qui ont senti l’urgence d’agir « pour que l’économie redevienne au service des gens ». Les espaces de discussion ont dû s’auto-organiser, sans règles précises. « Le Forum, c’est avant tout un processus, explique Chico Whitaker. Un espace de discussion sans ordre du jour imposé, sans rapport hiérarchique », mais plutôt une structure « horizontale » de participants qui ont en commun la poursuite du progrès social. Après un tel succès populaire, les organisateurs ont senti l’obligation de récidiver : le Forum social mondial est né.

     

    Les hauts et les bas de la lutte sociale

     

    L’histoire du Forum social mondial n’est pas un long fleuve tranquille. Au contraire, elle a toujours été au diapason des mouvements sociaux du monde, pour le meilleur et pour le pire. Pierre Baudet décrit les « phases » que le FSM a dû traverser. D’abord, celle des gouvernements socialistes latino-américains. L’enthousiasme suscité par l’arrivée de Hugo Chávez au pouvoir (1999) était encore frais en mémoire au moment du premier sommet de Porto Alegre. L’accession de Luiz Inácio Lula da Silva à la présidence du Brésil (2002) n’est d’ailleurs pas étrangère à ce sentiment, selon Chico Whitaker. Le FSM s’est nourri de la vague de gauche sud-américaine, bien ancrée à Porto Alegre pendant quatre éditions (2001, 2002, 2003 et 2005). « Son influence a été très grande en Amérique du Sud », confirme Chico Whitaker, citant l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales en Bolivie (2006), « un fils du Forum ».

     

    Jusque-là plutôt centré sur l’Amérique latine, le Forum social mondial s’est ensuite exporté en Inde (2004), puis en Afrique subsaharienne (2006, 2007, 2011), intégrant sur son passage de nombreux mouvements sociaux, des revendications féministes à celles des castes inférieures de l’Inde en passant par les droits LGBT. C’est la phase « heureuse, bouillonnante d’idées et d’initiatives, note Pierre Beaudet. Là-bas, la convergence change. Le mouvement altermondialiste se rend compte qu’il doit inclure ces perspectives marginalisées ». À la nécessaire inclusion est aussi associée une dilution du message, une perte d’attention envers les objectifs du mouvement, selon Pierre Beaudet. « Le sentiment était qu’on était en train de plafonner. » Des critiques s’élèvent quant au choix fait à ce moment de ne plus organiser le FSM en même temps que le Forum économique de Davos. « Nous sommes sortis des radars médiatiques à ce moment-là », avance même Chico Whitaker.

     

    « Puis, il se produisit quelque chose d’extraordinaire », s’enthousiasme Pierre Beaudet. La contestation enflamme le monde arabe à partir du printemps 2010 (la Tunisie sera hôte du Forum en 2013 et 2015). Une seconde phase de contestation balaie aussi le monde occidental, avec les Indignados (Espagne) et Occupy (États-Unis), mouvement dont se revendique aussi la grève étudiante de 2012 au Québec. Tous connaissent le succès en employant les méthodes mises à l’essai lors du FSM : démocratie participative, horizontalisme, décentralisation.

     

    Le FSM de Montréal à la croisée des chemins

     

    Pour une première fois de son histoire, le Forum social mondial se tiendra en Amérique du Nord, dans l’hémisphère de Black Lives Matter ou de Nuit debout. Il se tient au moment où les mouvements sociaux sont à l’heure du bilan : déception des gouvernements de gauche, détournement du printemps arabe et émergence d’un populisme de droite célébrant les privilèges, à la sauce Le Pen ou Trump… L’heure est à l’interrogation, voire à l’anxiété pour la lutte.

     

    « Les derniers mouvements de contestation n’ont pas renversé le pouvoir, constate Pierre Beaudet. On a gagné la bataille de l’opinion publique, mais on n’arrive pas à changer la structure ! » Pourtant, les menaces, elles, n’ont pas changé, que ce soit au chapitre de la crise environnementale, des inégalités mondiales, de la guerre permanente ou même de l’armement nucléaire. Optimiste, le cofondateur du Forum, Chico Whitaker, est convaincu que la façon de lutter continue de s’améliorer, au fil des rencontres citoyennes. Le FSM a d’ailleurs fait des petits, alors qu’émergent des forums régionaux, locaux ou même thématiques. « Il nous faut gagner, conclut le Brésilien. Sinon, le monde va disparaître. »













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