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    Mises aux points

    Sus au point d’exclamation!

    Comment et pourquoi nous admirons le signe admiratif

    En Corée du Nord, la propagande gouvernementale est souvent exclamative. Ci-dessus, un homme vérifie son vélo devant un panneau qui affiche un slogan.
    Photo: David Guttenfelder Associated Press En Corée du Nord, la propagande gouvernementale est souvent exclamative. Ci-dessus, un homme vérifie son vélo devant un panneau qui affiche un slogan.

    L’espace de quelques semaines, «Le Devoir» troque le Point chaud pour la minisérie d’été Mises aux points, portant sur les signes de ponctuation. Aujourd’hui : grandeurs et misères du «punctum admiratîuum aut exclamatîuum».


    Ça suffit ! Assez ! Basta ! Allez oust ! Enough is enough ! Des points d’exclamation, les élèves de l’elementary school du Royaume-Uni en mettent partout. Partout, tout le temps, que c’en serait very shocking !

     

    Le ministère de l’Éducation a donc réagi à l’abusive invasion exclamative. Les correcteurs des examens nationaux ont reçu la consigne ferme et non équivoque cet hiver, avant la période des évaluations nationales.

     

    « Dans le cadre du test de grammaire, de ponctuation et d’orthographe anglaises, une phrase exclamative doit débuter soit par Quoi [what] soit par Comment [how] », dit la règle du bureau des normes et des tests (Standards Testing Agency) énoncée en mars. La gardienne des normes fournit des exemples très simples à suivre : « What a lovely day ! » (Quelle belle journée !) et « How exciting ! » (Comme c’est excitant !)

     

    La balise exclusive a déclenché un tsunami de réactions critiques. Un expert du think thank pédagogique Schools Week a jugé que le gouvernement britannique faisait régresser l’écriture au XIXe siècle, et rien de moins !

     

    Il n’y a rien de semblable ici. Les petits Québécois de la fin des deuxième et troisième cycles du primaire ont passé en juin les examens ministériels d’écriture. Le ministère de l’Éducation n’a pas sanctionné l’usage du point d’exclamation, peu importe le contexte de son utilisation. Pourtant, ici aussi, les jeunes font grand usage de ce point expressif pour écrire, comme au surligneur, à coup de clameur et d’interjection. Like-moi !!!

     

    « Le point d’exclamation vit une période faste au Québec, ou du moins dans la région montréalaise », explique Geneviève Laberge, conseillère pédagogique de français au primaire de la Commission scolaire de Montréal. « On le voit dans les textes des jeunes. C’est peut-être en lien avec l’oral : ils s’expriment et ils ont besoin de ce signe pour souligner des choses parfois en mettant trois points d’exclamation de suite. »

     

    Mettez-en tous !

     

    Les recommandations officielles québécoises prennent même le contre-pied de la tendance outre-Atlantique, à une nuance essentielle près : au Québec, la maîtrise du point d’exclamation ne figure même pas au programme de la formation primaire !

     

    « Il n’y a pas de sanction, ni de mot d’ordre contre ce point, ni de la commission scolaire ni du ministère, poursuit Mme Laberge. Les documents ministériels plus normatifs incitent même les jeunes à utiliser le point d’exclamation pour exprimer l’émotion ou s’exclamer. Toutefois, au primaire, on ne travaille pas ce type de phrase qui commence par quoi ou comment. Cet apprentissage se fait au secondaire. La structure de la phrase exclamative est plutôt complexe et depuis 2009, au primaire, on se concentre sur trois autres types : la déclarative, l’interrogative et l’impérative. »

     

    Mme Laberge travaille comme conseillère pédagogique depuis une quinzaine d’années. Elle sait que l’usage de ce point d’expression demeure important ; elle ne saurait dire s’il augmente depuis quelque temps, ni si les nouveaux moyens de communication gonflent l’habitude. Il vit peut-être un regain de popularité à cause des textos, mais rien ne prouve que d’autres tics d’écriture des nouveaux médias (dont les abréviations) affectent les textes scolaires. Les jeunes maîtrisent les deux codes et voilà tout !

     

    Des porte-parole du ministère de l’Éducation britannique ont eux-mêmes expliqué que la consigne « anti » ne cherchait pas à contrer la prolifération du point d’exclamation par les jeunes qui en abuseraient sur papier comme ils le font sur les réseaux sociaux. De même, le simple point marquant la fin d’une phrase a tendance à disparaître des textos, mais pas des compositions scolaires.

     

    Un signe sentimental

     

    D’ailleurs, pourquoi s’en prendre à ce jeunot, qui plus est le plus sentimental et le plus émotif des signes de la langue écrite ? Le point d’exclamation est un des plus récents du système de ponctuation. Il apparaît vers la fin du XIVe siècle, plus d’un demi-millénaire après le point d’interrogation, en Italie. Pouvait-il même naître ailleurs que là, à ce moment, au pays de toutes les innovations modernes ?

     

    Le signe exclamatif s’impose très rapidement dans l’Europe de la Renaissance. Les humanistes le surnomment le point affectueux (afetuoso). En traversant en France, il va d’abord devenir le point admiratif.

     

    « Le point d’interrogation avait été inventé, dans un contexte de recul intellectuel, comme une aide à la lecture des textes du passé ; l’admiratif est né lors d’une période d’essor des idées, qui réclamait des signes neufs pour s’exprimer, expliquent Olivier Houdart et Sylvie Prioul dans leur délicieux traité La ponctuation ou l’art d’accommoder les textes (Seuil). […] Qu’il intervienne dans la narration, les passages dialogués ou les pièces de théâtre, le point d’exclamation est dans tous les cas la marque visible de l’oralité, et assume une bien grande responsabilité tant sont nombreuses les nuances qu’il est censé exprimer. »

     

    Indeed ! En maths, le point d’exclamation désigne la factorielle. Sur les panneaux signalétiques européens, le point d’exclamation avertit d’un danger imminent, un accotement non stabilisé, par exemple. En bande dessinée, cet indice placé au-dessus d’un personnage marque sa surprise.

     

    Certaines marques (Yahoo!) et certaines villes (dont Saint-Louis-du-Ha ! Ha !, au Québec) l’ont intégré officiellement dans leur nom. Il peut même se mélanger au point d’interrogation pour signifier un étonnement encore plus grand. Mme Laberge confirme que cette utilisation saugrenue par les élèves québécois n’est pas non plus sanctionnée par les correcteurs officiels !?!

     













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