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    La réplique

    Anatomie d’une anti-oppression mégalomane

    Gabriel Villeneuve prétend connaître et les fondements secrets de notre société et les remèdes à y apporter

    14 juillet 2016 | Sébastien Bilodeau - Candidat à la maîtrise en service social, secrétaire-trésorier de Génération nationale | Actualités en société

    Il y a cent ans, le psychanalyste Sigmund Freud déclara avoir découvert les fondements de l’inconscient humain. Aujourd’hui, un lecteur du Devoir reprend la démarche freudienne. Mieux encore, il donne des noms à ce qu’il voit, caché dans l’esprit de chacun, à son insu. Le sexisme. Le racisme. L’homophobie. Mais serions-nous vraiment tous coupables de ce qu’il croit voir ?


    Le propos de Gabriel Villeneuve contient trois éléments, relativement à des problèmes sociaux : une intention, une interprétation et une solution. La bonne intention est le désir de combattre les nombreuses difficultés de différents groupes sociaux, notamment les Noirs, les femmes et les minorités sexuelles (homosexuels, transsexuels et autres). Loin de nous l’idée de contester une telle intention. Mais il ne nous suffit pas d’afficher de bonnes intentions, il faut aussi voir comment un problème est diagnostiqué.


    Car, pour prouver les préjugés collectifs, Villeneuve propose une grille d’analyse. Elle consiste à diviser le genre humain entre les opprimés et leurs oppresseurs, puis à tout expliquer par cette division. Les opprimés seraient les Noirs, les femmes et les minorités sexuelles. Les oppresseurs seraient les Blancs, les hommes et les hétérosexuels. Tout s’expliquerait par l’oppression que les oppresseurs déploieraient contre les opprimés. Un homme noir est abattu par un policier blanc ? Une seule explication légitime : « De vieux préjugés raciaux induisent chez les policiers un comportement souvent démesurément violent […] auprès de personnes de couleur. » Un homme noir abat des policiers ? Le pauvre tireur souffrait de ce que la société lui aurait inculqué, une « détresse psychologique violente, trop souvent fatale ». En d’autres mots, le geste d’un Blanc ne peut être que le fruit des privilèges et de conditionnements sociaux associés à sa race. Celui d’un Noir ne peut être que le résultat des maux qui lui sont infligés par une société diabolique et raciste. Cela rappelle le propos de l’universitaire Peggy McIntosh, qui était incapable d’associer ses succès professionnels à autre chose que sa peau blanche et d’interpréter les souffrances imposées à un Noir autrement que par sa race. Pourtant, des données statistiques montrent que la réalité est beaucoup plus complexe. Noirs et Blancs sont victimes de bavures policières, de pauvreté et de violences. Aussi, n’oublions pas une triste réalité : la majorité des Afro-Américains victimes de meurtre tombent sous les coups de leurs pairs raciaux. Ces faits sont omis par l’auteur, dont les analyses sont surtout des amalgames. Aussi, elles tendent à diviser moralement les humains. D’un côté, ceux d’une majorité puissante et inconsciemment maligne. De l’autre, ceux de minorités opprimées, innocentes, à libérer.


    Mais Villeneuve ne fait pas qu’annoncer ses bonnes intentions et son interprétation des problèmes sociaux d’aujourd’hui. Il annonce aussi la solution. Vu que nous serions tous des êtres inconsciemment racistes, sexistes et homophobes, Villeneuve déclare « [qu’]un travail de déconstruction considérable [est] à effectuer ». Il faudrait déboulonner les multiples valeurs et conduites associées à la majorité oppressive afin d’assurer un avenir radieux, sans haine, pour tous. Rien de moins. Dans ce discours, on peut difficilement s’empêcher de percevoir une certaine mégalomanie. L’auteur prétend non seulement connaître les fondements secrets de notre société, mais il prétend aussi disposer des connaissances pour la remplacer par quelque chose de mieux. On peut douter de l’ambition d’un tel propos, mais aussi s’inquiéter du fait qu’il cache mal une tendance à vouloir catégoriser moralement les groupes sociaux. Avec ses amalgames, l’auteur semble insinuer que, sous les multiples facettes de la diversité humaine, il n’existe que deux catégories sociales et morales. Une, celle des oppresseurs, qui doit être inhibée, diminuée, et l’autre, celle des opprimés, qui doit pouvoir fleurir sans entraves. Cette vision dichotomique révèle ses effets pervers lorsque l’auteur partage une réflexion sur les préférences des hommes gais. Villeneuve déclare qu’un homme gai qui n’approuve pas les « comportements traditionnellement féminins » chez d’autres hommes gais serait en train d’intérioriser « le discours homophobe qui différencie “ l’homme ” de “ la tapette  ». Sous couvert d’un propos émancipateur, l’auteur ne fait que séparer les désirs sexuels humains légitimes de ceux qui ne le sont pas. Certains homosexuels risquent de voir là une triste ironie qui semble avoir échappé à Villeneuve. En somme, on voit que ce dernier propose une solution d’apparence grandiose mais qui ne ferait que diviser de nouveau le genre humain entre dignes et indignes, selon les préférences de l’auteur.


    Pour terminer, le discours de Villeneuve, qui est aussi celui de plusieurs personnalités médiatiques et universitaires, ne doit pas être jugé que par ses bonnes intentions. Il doit aussi être jugé quant à la rigueur de ses analyses et pour les conséquences possibles des solutions qu’il propose. Sur ces deux derniers points, on peut bien douter de la capacité du discours de Villeneuve à bien décrire et à combattre les maux qu’ils nomment.













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