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    Mises aux points

    Vie et survie du point-virgule

    Au top 10 des signes de ponctuation, voici le dernier de la liste

    La mode de se faire tatouer un point-virgule (d’abord à l’intérieur du poignet et maintenant n’importe où) date de quelques années.
    Photo: projectsemicolon.com La mode de se faire tatouer un point-virgule (d’abord à l’intérieur du poignet et maintenant n’importe où) date de quelques années.

    L’espace de quelques semaines, «Le Devoir» troque le Point chaud pour la minisérie d’été Mises aux points, portant sur les signes de ponctuation. Premier cas : le point-virgule, mal-aimé du système. Autrefois assez prisé par les écrivains, le doublé n’a plus la cote. Ou n’est-ce pas plutôt qu’il ne se retrouve plus là où on l’attend ?


    Il n’y a pas de journée mondiale de la ponctuation et c’est bien injuste. Allons-y donc plutôt avec le 8 septembre, Journée internationale de l’alphabétisation. À cette date symbolique l’an dernier, Le Devoir publiait 51 textes, l’équivalent d’un petit livre, avec des milliers de mots et des dizaines de milliers de signes, et pourtant pas le moindre point-virgule.

     

    Ce jour-l, Le Monde publiait 97 textes. Le point-virgule y apparaît une dizaine de fois : dans un article sur la Mostra de Venise, il sert à diviser la présentation d’acteurs par ordre de leur entrée en scène sur le tapis rouge du Lido ; dans un texte sur le design branché de Paris, il sépare les expositions présentées à la queue leu leu ; dans une analyse de la probable candidature de François Hollande à la présidentielle de 2017, le signe sépare les constats d’un conseiller politique.

     

    Ce n’est pas rien, c’est même mieux que rien, mais ce n’est pas beaucoup non plus.

     

    « L’usage du point-virgule est en régression, et c’est même un des signes de ponctuation les moins utilisés », dit au Devoir Olivier Houdart, réviseur au site lemonde.fr. Le constat était déjà dans son livre La ponctuation ou l’art d’accommoder les textes (Seuil), écrit avec sa compagne Sylvie Prioul. Eux aussi ont fait des comptes et décomptes dans la presse. Une journée de 2005 dans le journal L’Humanité ne leur a permis d’en dénicher qu’un seul, réfugié dans l’édito, alors que tous les autres signes y étaient largement représentés. « Force est de constater qu’il n’a pas le vent en poupe et fait partie, comme l’imparfait du subjonctif ou le passé simple, des finesses menacées par l’appauvrissement de l’expression écrite. »

     

    M. Houdart signale aussi la disparition quasi complète dans la presse du tiret de relance. Ce signe de fin de phrase, un « stylème » aussi flaubertien que le point-virgule, ne semble guère plus utilisé que par quelques olibrius du clavier.

     

    La faute incomberait à l’écriture ramassée et efficace de plus en plus prisée partout. Les fioritures et les phrases à pentures n’ont plus tellement la cote. Le style, c’est l’homme (ou la femme), mais c’est aussi l’époque. La nôtre, hypermobile et überbranchée, se projette commode, laconique et opérante, pour ne pas dire circonspecte, élémentaire et triviale.

     

    « Les textes ont beaucoup raccourci, dit Olivier Houdart. Un document du Monde datant d’il y a une quinzaine d’années recense les conseils donnés pour la rédaction dans le journal. Il y est clairement dit qu’il faut privilégier la phrase courte. Évidemment, avec de telles balises, il devient impossible de se servir du point-virgule. »

     

    Phrase longue, pause courte

     

    Traditionnellement, en français, ce signe sert à donner de l’ampleur à la phrase alors développée en plusieurs étapes séparées et en même temps liées par le point-virgule, souvent utilisé en groupe. Ce signe sert de séparateur dans une énumération après les traditionnels deux-points, mais il peut aussi diviser des propositions indépendantes en liaison et même remplacer la virgule pour éviter des confusions dans une phrase qui en fait grand usage.

     

    Le point signifie que la phrase est terminée. Une virgule fait liaison, ou encore opposition. Un point-virgule avertit que la phrase suivante est en même temps indépendante et liée à celle qui suit. D’où cette idée d’ailleurs que dans la lecture à haute voix, la pause accompagnant le point-virgule soit légèrement plus longue que celle de la virgule, mais plus courte que celle du point.

     

    Un exemple ? Cette introduction de Littré pour son fameux Dictionnaire de la langue française, où tous les signes de ponctuation sont brillamment sollicités, y compris le point-virgule.

     

    « Rien ne m’avait préparé particulièrement à une entreprise de ce genre… Rien ? Et les travaux consignés dans le présent volume et ceux, plus considérables, que contient l’Histoire de la langue française ? Sans doute ; mais cela, qui ne qualifia amplement lors des transformations de mon premier projet, y est postérieur ; et je répète en toute vérité : rien ne m’avait préparé à une entreprise de ce genre. »

     

    Ce signe exige et signale une maîtrise fine de la langue à laquelle il fournit « une rigueur sans excès », comme le souligne une célèbre formule de grammairien. Jacques Drillon, auteur d’un traité de la ponctuation, ajoutait que « le point-virgule atteste d’un plaisir de penser ». L’historien de la langue Claude Duneton y voyait « un lien subtil dans le tissage des idées ».

     

    Naufrage et sauvetage

     

    Mais bon, tout n’est pas perdu. Un mystérieux comité de défense du point-virgule a vu le jour il y a quelques années, en France. C’était un 1er avril et la création empestait la caque qui sent toujours le hareng.

     

    Le point-virgule est surtout sauvé par les langages de programmation comme C ++, Pascal ou Java, où il joue le rôle de séparateur des instructions. Dans beaucoup de styles, il est d’usage d’utiliser une instruction par ligne. Quand deux instructions se suivent sur la même ligne, le point-virgule divise les commandes. Mais il peut aussi servir dans certains langages à marquer la fin d’une instruction, voire à introduire un commentaire qui ne sera pas considéré dans l’exécution du code.

     

    La tatou-thérapie donne aussi un regain de vie au signe en enrichissant sa signification — ou plus exactement son signifié. La mode de se faire tatouer un point-virgule (d’abord à l’intérieur du poignet et maintenant n’importe où) date de quelques années. Le Semicolon Project a essaimé parmi les anciens alcooliques ou toxicomanes qui l’utilisent comme symbole de leur volonté de scinder leur vie en deux, avant la dépendance et après le nouveau départ.

     

    Et puis, la survie du point-virgule semble aussi de plus en plus assumée par le smiley qui signale un clin d’oeil. Ce qui donne ceci : (;-).

     

    Encore une fois, la langue vit et les signes linguistiques évoluent avec elle. Les codes de ponctuation ont changé depuis l’invention de l’écriture. Ils continuent de muter et les nouveaux moyens de communication en ligne ouvrent un immense et formidable univers signifiant.

    Le point-virgule en cinq temps Antiquité Le point-virgule est utilisé un peu comme un point d’interrogation. En grec moderne, il sert d’ailleurs encore à signaler une question : il remplace le point d’interrogation.

    1494 Premier usage connu en imprimerie du punctum semicirculo punctum par Aldus Manutius, prince des éditeurs vénitiens, au moment où la province italienne produit le quart des ouvrages imprimés en Europe. Son petit-fils Alde le Jeune, dans son traité Epitome orthographiae (1575), avoue déjà que le point-virgule est « le plus difficile de tous les signes ».

    1547 Apparition du point-virgule en français dans le recueil de vers Les Marguerites de la Marguerite des princesses, recueil de Marguerite de Navarre : « Un edict fait par Cesar l’Empereur ; C’est bien raison que von vouloir on face ».

    1811 Dans La Grammaire des grammaires de Girault-Duvivier, référence de Flaubert, grand maître du point-virgule et de la ponctuation comme affaire de rythme, ce signe est défini comme « marquant une pause plus forte que la virgule » et codifié comme outil de séparation syntaxique, de dépendance et de complétude sémantique.

    2013 Lancement à l’aide des réseaux sociaux du Semicolon Project pour encourager les anciens toxicomanes à se faire tatouer un point-virgule en signe de reconnaissance vitale.












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