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    L’aménagement urbain devient citoyen

    Des résidents de partout investissent les rues et réinventent la place publique

    Le parvis de Biencourt a été inauguré la semaine dernière dans l’arrondissement du Sud-Ouest. La place, située près d’une résidence pour personnes âgées, a nécessité la fermeture d’un tronçon de rue.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le parvis de Biencourt a été inauguré la semaine dernière dans l’arrondissement du Sud-Ouest. La place, située près d’une résidence pour personnes âgées, a nécessité la fermeture d’un tronçon de rue.

    Au détour d’une rue, dans le Sud-Ouest de Montréal, les promeneurs sont surpris par un aménagement inhabituel : des bancs de parc, des bacs à fleurs, des balançoires et même un piano occupent une partie de la chaussée. De la peinture bleue et blanche recouvre l’asphalte et le trottoir. Les vélos se partagent la voie de circulation restante.

     

    Les pensionnaires de la résidence pour personnes âgées du coin viennent passer le temps ici. Les employés des commerces voisins y font leur pause café. Des enfants courent sur les lignes de peinture tracées au sol.

     

    « C’est un endroit agréable », dit Marjorie Grenon, adjointe administrative au théâtre Paradoxe, situé près du bout de chaussée fermé à la circulation, à l’angle du boulevard Monk et de la rue de Biencourt. « En plus, ça nous donne une belle visibilité : les couleurs de la peinture au sol sont celles qui représentent notre théâtre. Les gens regardent le sol et lèvent les yeux, ce sont les mêmes couleurs que sur notre façade. »

     

    Cette petite place éphémère, baptisée le parvis de Biencourt, a été inaugurée la semaine dernière. Des places comme celle-là poussent partout à Montréal et ailleurs au Québec. Ailleurs dans le monde, aussi. À New York, à Berlin, à San Francisco. Ce type d’aménagement, inspiré par le « design tactique », est devenu incontournable pour les administrations municipales. Les maires ont de la pression pour redonner une partie de l’espace public aux gens, réduire la circulation automobile et rendre la ville plus belle.

     

    Mouvement radical

     

    « La réappropriation de la planification urbaine et de l’espace public par les citoyens a pris une multitude de formes dans les dernières années. Ce renouveau vient radicalement, au sens premier du terme, changer la donne, en bousculant les professionnels et les élus pour créer de meilleurs milieux de vie. Résultat : une transformation rapide des pratiques, avec de plus en plus de municipalités qui intègrent maintenant ces différentes approches », indique l’organisme Vivre en ville.

     

    « La tendance est indéniable. On répond à une demande des citoyens et des organismes du quartier. Et pour réussir, on doit les consulter, leur demander ce qu’ils veulent et ce qu’ils ne veulent pas pour leur quartier », dit Benoit Dorais, maire de l’arrondissement du Sud-Ouest. « C’est une forme d’empowerment pour les citoyens. On développe un sentiment d’appartenance envers le projet. Ils deviennent des ambassadeurs, ils s’impliquent contre le vandalisme et les incivilités », ajoute-t-il.

     

    Uniquement dans le Sud-Ouest, des bouts de chaussée sont aussi fermés ou le seront, près du parc Campbell-Ouest, près du parc Saint-Gabriel, dans la rue Charlebois et dans la ruelle Saint-Pierre (dans ce cas, sur une distance de 600 mètres). La plupart de ces projets commencent de façon temporaire et sont appelés à devenir permanents, après consultation avec les citoyens.

     

    Lieux en mutation

     

    « Le design tactique se répand au Québec, et pas seulement à Montréal. Ça contribue à relancer des rues commerciales. C’est aussi une manière de se réapproprier des lieux parfois glauques ou qui peuvent sembler rébarbatifs », dit Christian Savard, directeur de Vivre en ville.

     

    Des endroits glauques ? Le meilleur exemple se trouve dans les ruelles de Montréal. Ces lieux autrefois mal aimés reviennent à la vie au rythme des jeunes familles qui prennent possession des quartiers centraux. Pas moins de 230 ruelles de Montréal sont devenues « vertes » — souvent fermées à la circulation et converties en jardin —, dont 170 dans les quatre dernières années.

     

    On pense aussi au village Au pied du courant, aménagé chaque été dans la chute à neige de la rue Fullum, près du pont Jacques-Cartier. Difficile de trouver mieux quand on parle d’endroit glauque. Mais la place se transforme en lieu de party, de spectacles et de bonne cuisine, durant les beaux jours, grâce à une bande de passionnés qui cherchaient aussi à redonner aux Montréalais un accès privilégié au fleuve.

     

    L’espace Van Horne, sous le viaduc du même nom, à la frontière du Mile-End et de Rosemont, avait aussi des allures de zone sinistrée avant sa transformation en lieu de spectacles et de cuisine urbaine, l’été dernier. Même chose pour la vieille tour Wellington, en bordure du canal de Lachine dans Griffintown. Ce lieu phare de l’histoire industrielle de Montréal, abandonné depuis une quinzaine d’années, sera transformé en 2018 en espace de création culturelle par les organismes Ateliers Créatifs Montréal et WeArt. En attendant, à compter de cet été, pendant les travaux, la jeune et dynamique Association du design urbain du Québec (ADUQ) fait de l’urbanisme tactique en invitant la population sur le chantier, dans un pavillon éphémère. Il y aura un bar, des discussions, de la cuisine de rue et des événements culturels.

     

    Acupuncture urbaine

     

    La promenade Smith, aménagée près de la tour Wellington, entre le canal de Lachine et la rue Wellington, est un autre héritage du design tactique. L’aménagement du lieu favorise les rencontres, les échanges. On pense aussi à la jetée du quai Alexandra, dans le Vieux-Port, qui accueillera une place publique avec vue sur le fleuve, l’été prochain.

     

    « La place urbaine du XXIe siècle est en redéfinition. Dans le passé, les gens se rencontraient à la place du marché, à la place de l’église ou à la place d’armes. La place publique d’aujourd’hui est moins fixée, plus éphémère », explique Pauline Butiaux, designer et ingénieure en génie urbain à l’ADUQ.

     

    Les budgets ne sont plus ce qu’ils étaient durant les « trente glorieuses » de l’après-guerre. Le manque de fonds pour l’aménagement urbain oblige les designers à faire preuve d’audace et d’imagination à faible coût, souligne-t-elle.

     

    Cela donne un tronçon de rue fermé aux voitures dans le Sud-Ouest ou dans Villeray. Cela donne les emblématiques boules roses au-dessus de la rue Sainte-Catherine devenue piétonne, chaque été dans le quartier gai. Cela donne des « placotoirs », ces bancs publics aménagés dans des espaces de stationnement condamnés le long de rues commerciales.

     

    Autant de microaménagements, des gestes « d’acupuncture urbaine », comme le dit Pauline Butiaux, qui rendent la ville « plus humaine, plus charnelle, plus tangible ». Mine de rien, les placotoirs permettent ainsi aux gens de prendre une pause, de respirer, de jaser. Non seulement c’est joli, mais cela rend la vie plus agréable.

     

    De Montréal à Coaticook

     

    Le phénomène ne se limite pas à Montréal. Dans ses vingt coups de coeur urbanistiques des dernières années, l’organisme Vivre en ville braque les projecteurs sur des initiatives admirables en région : la place Bourget, qui a sacrifié des espaces de stationnement pour agrandir un parc et planter 130 arbres au centre-ville de Joliette ; la refonte de la rue Saint-Jean-Baptiste de Baie-Saint-Paul, devenue une des plus belles au Québec ; des projets à Québec, à Coaticook, à Gatineau…

     

    Le design tactique change le rapport à la ville. Et les aînés assis dans la balançoire, installée en pleine rue Biencourt dans le Sud-Ouest de Montréal, semblent contents. Devant chez eux, le bruit des voitures a fait place au chant des oiseaux.













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