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    La Réplique › Condition animale

    Prendre la question animale au sérieux

    4 juin 2016 | Martin Gibert - Docteur en philosophie et auteur de «Voir son steak comme un animal mort» (Lux, 2015) | Actualités en société

    Le déclencheur

     

    « Cette nouvelle utopie est bien la démonstration par l’absurde que l’antiracisme moderne est aujourd’hui devenu fou. Voilà en effet le modèle “antiraciste” appliqué aux vaches, aux cochons et aux vers de terre, comme on l’a appliqué mécaniquement aux femmes, aux homosexuels et aux religions. Symbole s’il en est un de la disparition de l’humanisme, cette absolue quête d’identique a quelque chose de troublant. »

    « L’antiracisme appliqué aux… animaux », Christian Rioux, Le Devoir, 27 mai 2016
     


    Dans son texte, Christian Rioux sert aux lecteurs du Devoir une analyse désinvolte et démagogique de la question animale. Il n’est pas le premier. De fait, cette chronique relève moins de l’argumentaire informé que d’un exercice d’associations d’idées caricaturales et assez condescendantes pour les défenseurs des animaux. Elle a néanmoins le mérite d’illustrer — bien malgré elle — certains mécanismes du déni de la souffrance animale.

     

    C’est entendu, Christian Rioux veut éviter la « surenchère victimaire » (et le multiculturalisme). Il se méfie de l’égalité qui mène à l’indifférenciation (et au multiculturalisme). Grand bien lui fasse. Mais appliquée à la question animale, cette grille de lecture ne semble avoir d’autre fonction que de maintenir le statu quo. Et d’autoriser toutes les stratégies de défense.

     

    À commencer par marginaliser et ridiculiser la question. Lorsque le correspondant du Devoir à Paris relate les discussions autour de la souffrance animale et du spécisme — la discrimination arbitraire selon l’espèce — c’est pour y voir une « querelle médiatique » que les Français accueilleraient avec un soupir et une blanquette de veau. Rappelons quand même que 65 milliards d’animaux terrestres sont envoyés chaque année à l’abattoir. C’est un choix, mais pas une nécessité.

     

    Même des Français peuvent y voir un problème moral. D’ailleurs, des journaux comme Le Monde ou Libération ne s’y trompent pas, qui relaient régulièrement les images tournées par l’association L214 et le débat de société qu’elles suscitent.

     

    De son côté, Christian Rioux présente dans un mélange de mépris et d’effroi la cause animale comme « un extrémisme qui en profite au passage pour nier toute spécificité à l’Homme ». Vraiment ? A-t-il déjà lu un ouvrage en éthique animale ? Le principe d’égale considération des intérêts ne revient en aucun cas à nier la spécificité des êtres humains. Il s’agit simplement de tenir compte, de façon équitable, des intérêts du veau lorsque nous prenons une décision qui le concerne. Est-ce le goût pour la blanquette qui aurait biaisé notre chroniqueur dans son appréciation de « cette nouvelle idéologie venue des États-Unis » ? Voilà, du moins, de quoi remettre à leurs places les Pythagore, Plutarque, Voltaire et autre Rousseau.

     

    Le plus probable, c’est que Christian Rioux — comme beaucoup d’entre nous — fait face à ce que les psychologues nomment une dissonance cognitive. Comme la plupart des gens, il aime les animaux. Il regrette même que ceux-ci ne soient pas davantage présents dans notre vie quotidienne. Il n’apprécie pas spécialement la violence envers les êtres vulnérables. Mais il aime aussi la blanquette. Et il sait, plus ou moins confusément, que cela suppose un veau arraché à sa mère et des convulsions à l’abattoir. Bref, comment aimer la viande et les animaux ?

     

    Pour sortir de ce « paradoxe de la viande », on peut arrêter la blanquette — et garder le vin blanc. On peut même devenir végane, c’est-à-dire embrasser, comme des millions de personnes, un mode de vie qui minimise l’exploitation animale. Le Guardian nous apprend par exemple que c’est aujourd’hui le choix de plus de 540 000 Britanniques — surtout des jeunes —, soit une progression de 350 % en dix ans. Et c’est évidemment une bonne nouvelle.

     

    Mais le cerveau humain, lorsqu’il s’agit de dissiper une dissonance cognitive, a plusieurs tours dans son sac. Il peut, par exemple, se persuader que les animaux ne souffrent pas. Ou qu’ils désirent être mangés. Il peut se répéter qu’il est normal, naturel et nécessaire de les exploiter. Il peut dénigrer celles et ceux qui se préoccupent de leur sort. Christian Rioux, pour sa part, invoque le bon vieux temps où les vaches avaient des noms. Soit. Mais quel rapport avec le veau de la blanquette ?

     

    Quant aux intrications du racisme et du spécisme, puisque c’était le sujet de la chronique, elles sont bien réelles. Les études en psychologie sociale montrent des corrélations. En gros, plus les gens ont tendance à être spécistes et plus ils ont tendance à être racistes. La question se pose : faut-il y voir l’indice d’une logique générale de l’oppression ? Et comment en tenir compte pour répondre de façon responsable à la souffrance animale ? À cet égard aussi, le texte de Christian Rioux, en minorant l’importance des enjeux moraux, n’apporte manifestement rien de bien nouveau au dossier. Sinon, peut-être, une petite croix dans la colonne des symptômes.
     

     

    Réponse du chroniqueur

     

    Militant radical de la cause animale, M. Martin Gibert commence par me traiter de « désinvolte » et de « démagogue ». Il continue en parlant de « mépris » et en me diagnostiquant une nouvelle maladie psychologique nommée la « dissonance cognitive ». Enfin, il termine son texte en me traitant à mots couverts de raciste au nom des nombreuses « corrélations » qu’il aurait découvertes entre « spécistes » et racistes. Rien d’étonnant puisque le « spécisme » n’est que le décalque du racisme appliqué mécaniquement aux animaux. C’est le serpent qui se mord la queue, si l’on peut dire !

     

    Voilà comment, en distribuant des noms d’oiseaux, Martin Gibert passe sous silence l’essentiel de mon propos, à savoir que plus l’Homme s’éloigne de l’animal, plus il a tendance à le diviniser. Cela va chez les plus extrémistes jusqu’à refuser toute distinction entre l’Homme et l’animal et à prêcher l’interdiction de la viande, quitte à éradiquer ainsi les milliards d’animaux d’élevage avec lesquels l’homme vit depuis toujours.

     

    Autrefois, c’est l’animal qui nous apprenait la vie et la mort, comme l’a si bien montré La Fontaine (qui avait depuis longtemps réfuté les thèses de Descartes). En transformant toute différence en discrimination au nom du seul critère de la souffrance, nos « antispécistes » semblent surtout motivés par le désir irrépressible d’en finir avec l’humanisme et de démontrer que l’Homme n’est au fond qu’un animal comme les autres. De là à le traiter comme tel, il n’y a qu’un pas. Or, si l’Homme a des devoirs à l’égard de l’animal, n’est-ce pas justement parce qu’il est un être moral ? À côté de l’homme (animal) « nouveau » que prêche Martin Gibert, les maoïstes d’une autre époque passeraient pour de doux rêveurs.

    Christian Rioux
    Correspondant du Devoir à Paris













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