Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    En mode veille 24/7

    Dormir, le nouveau péché

    Deux ennemis du sommeil sont venus ébranler sa longue domination dans nos vies : l’utilisation plus répandue de l’électricité au cours du XXe siècle, puis l’apparition de la technologie plus accessible et mobile.
    Photo: iStock Deux ennemis du sommeil sont venus ébranler sa longue domination dans nos vies : l’utilisation plus répandue de l’électricité au cours du XXe siècle, puis l’apparition de la technologie plus accessible et mobile.

    Entre nous, il n’y a pas moment plus sensuel et délicieux que celui où je me glisse au lit le soir venu, surtout lorsque les draps sont propres. Petit frisson intime de quelques secondes, plaisir coupable ponctué d’un soupir d’aise qui annonce une plage de repos méritée, l’horizon de l’horizontale et la plénitude de l’infini. Merci, bonsoir, je n’appartiens qu’à mes rêves et je peux enfin ne faire ni queue ni tête, être folle à lier, rétablir l’équilibre de mon inconscient, ventiler mes neurones et m’évader de prison. Prière de ne pas déranger : pécheresse en liberté.

     

    Je sais, c’est mal. Le sommeil est devenu un voleur de temps, de temps libre, justement, grignotant notre capacité surhumaine à nous démultiplier et nous surpasser. L’avenir n’appartient plus seulement à ceux qui se lèvent tôt, mais à ceux qui ne se couchent jamais ou aux insomniaques productifs qui ne font pas que s’amuser. Savez, ces noctambules qui vous envoient des courriels à 3h du mat’? Il faut les voir se vanter de ne pas dormir ou de récupérer en quelques heures pour repartir de plus belle.

    Il existe une expression apparemment anodine mais très répandue pour désigner l’état d’une machine : le mode veille
    Jonathan Crary, «24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil»
     

    Je n’appartiendrai jamais à cette meute efficace qui se contente de six heures les paupières closes; j’apprécie mes neuf heures de sommeil, je me contenterais de huit et je ne suis plus tout à fait fonctionnelle en deçà de. Et si vous m’en offrez dix — un luxe considérable aujourd’hui, mais la moyenne d’heures de sommeil au début du siècle dernier —, je les accepte sans chipoter. Avec l’extra, même, une petite sieste ne fait jamais de tort.

     

    Il n’y a pas d’enjeu de santé publique plus important que le sommeil. Et pourtant, personne n’en parle, ou presque. Mon osthéo prétend avec raison que c’est le premier pilier de la santé. On nous bassine constamment avec l’exercice et l’alimentation, mais le sommeil est probablement notre atout le plus précieux pour conserver un système immunitaire fort et un mental équilibré. On encourt des risques plus élevés de diabète, de maladie cardiaque, d’obésité et de certains cancers en dormant moins de sept heures par nuit. Sans compter qu’on s’expose à moins de bêtises lorsqu’on dort que lorsqu’on est éveillé.

     

    Le capitalisme en cause

     

    Dans un essai décapant paru aux États-Unis, 24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil, l’écrivain Jonathan Crary fait le procès du « progrès » (celui qu’on n’arrête pas, dit-on) qui se bute à la nuit comme ultime forme de résistance. Le drone ou le robot semblent avoir un avenir plus prometteur que l’humain faillible et fainéant, incapable de fournir l’effort 24/7/365.

     

    M. Crary souligne l’affront au capitalisme contemporain et remarque qu’on ne peut extraire de valeur au sommeil comme on l’a fait pour des besoins de base comme la faim, la soif ou le désir sexuel. « Le sommeil impose l’idée d’un besoin humain et d’un intervalle de temps qui ne peuvent être ni colonisés ni soumis à une opération de profitabilité massive — raison pour laquelle celui-ci demeure une anomalie et un lieu de crise dans le monde actuel. »

    Étant donné sa profonde inutilité et son caractère essentiellement passif, le sommeil, qui a aussi le tort d’occasionner des pertes incalculables en termes de temps de production, de circulation et de consommation, sera toujours en butte aux exigences d’un univers 24/7
    Jonathan Crary, «24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil»
     

    Rappelons à tout hasard que le manque de sommeil est utilisé pour torturer des prisonniers ou fragiliser des disciples. C’est une technique simple et diablement efficace lorsqu’il s’agit de domestiquer et de dominer.

     

    Deux ennemis du sommeil sont venus ébranler sa longue domination dans nos vies. D’abord, l’utilisation plus répandue de l’électricité au cours du XXe siècle, puis l’apparition de la technologie plus accessible et mobile vers le début du siècle suivant. De plus en plus d’utilisateurs se lèvent la nuit pour consulter leurs messageries et autres bidules lumineux. «La logique on/off est dépassée : rien n’est plus désormais fondamentalement off — il n’y a plus d’état de repos effectif», poursuit Crary, qui ajoute que le sommeil serait devenu un scandale car il échappe encore (un peu) au temps de travail, de consommation et de marketing.

     

    À l’aube d’une révolution?

     

    Une travailleuse surmenée témoignait récemment dans nos pages d’un épuisement épidémique des travailleurs dans une culture presse-citron (« Le Québec en état de surmenage social », 29 avril 2016). Sans surprise, le capitalisme sauvage était montré du doigt.

     

    Je trouve ironique de citer en exemple l’éditorialiste Arianna Huffington, qui se plaint dans son dernier livre des dérives de ce capitalisme auquel elle a contribué de belle façon en cofondant le Huffington Post, et plus récemment en se joignant au conseil d’administration d’Uber. Cette icône du succès vient de publier The Sleep Revolution et poursuit sa mission qui consiste à nous convaincre de dormir pour réussir. Noble quête à l’enseigne du Roi du matelas. Ex-somnambule carburant au culte de l’affairement, Mme Huffington est devenue l’avocate du dodo depuis qu’elle s’est littéralement effondrée en 2007, victime d’épuisement professionnel et de nuits trop courtes.

     

    Elle m’a appris qu’il existe désormais des coachs du sommeil, tant ce désordre est commun chez les jeunes ou moins jeunes loups. Même s’il est plus socialement acceptable de ne pas dormir plutôt que de picoler ou de carburer aux drogues récréatives, les effets secondaires peuvent être dramatiques, surtout derrière un volant. Selon un sondage Gallup, 40 % des Américains dormiraient moins de sept heures par nuit, le minimum vital.

     

    Ce n’est rien en comparaison des deux tiers des Japonais qui s’accordent moins que cela les soirs de semaine. Les Tokyoïtes consacrent moins de six heures par nuit à leur tatami. Les deux tiers des Canadiens rapportent aussi être fatigués. Mais Mme Huffington souligne à quel point il est valorisé de l’être, chaque valise sous les yeux étant une médaille d’honneur et d’autosacrifice à exhiber.

     

    Voilà où nous en sommes, pauvres petits salariés abrutis, fiers d’offrir nos nuits à des géants qui nous coupent les vivres et nous infligent des insomnies à débit et à crédit. On nous endort sur l’autel du mérite pour mieux nous garder réveillés sur celui de l’angoisse.

     

    En somme, dormir du sommeil du juste implique d’abord qu’il y ait une justice.













    Envoyer
    Fermer

    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.