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    Santé

    «Chiller» en mai

    Le bonheur n’est plus un jeu d’enfant

    L’augmentation de détresse chez les enfants va de pair avec l’anxiété de performance parentale. Il ne sert à rien de souffler sur les papillons pour qu’ils volent.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’augmentation de détresse chez les enfants va de pair avec l’anxiété de performance parentale. Il ne sert à rien de souffler sur les papillons pour qu’ils volent.

    Observez-les un peu. Ils sont cernés, anxieux, fébriles, poussés par des adultes tout aussi exténués, angoissés et affairés. Et parfois, ils se payent un burn-out, de l’épuisement professionnel, comme des grands. Nos enfants sont des éponges, victimes du zeitgeist et des symptômes criants de nos dérives idéologiques.

     

    Nous les voulons heureux, insouciants et épanouis comme des colibris, dans une société austère qui galère entre le modèle judéo-chrétien doloriste au gant de crin et le format anglo-saxon communautariste, nouvelle lubie de la semaine. Permettez que je soulève un sourcil légèrement décoiffé et/ou dubitatif.

     

    Depuis quelque temps déboulent sur mon bureau des livres de méditation destinés aux enfants (stressés), un livre pour expliquer le bonheur aux petits (inquiets) écrit par un expert de la chose (détendu), et des ouvrages pour expliquer aux parents (motivés) comment élever leur marmaille (positivement).

     

    Mais le bouquin qui m’a le plus inquiétée s’intitule Le burn-out des enfants. Comment éviter qu’ils ne craquent, de la psychologue et psychothérapeute française Béatrice Millêtre.

     

    D’entrée de jeu, elle explique que, jusqu’à tout récemment, elle recevait un élève par an pour des problèmes de dépression et de burn-out.

     

    Aujourd’hui, ce sont cinq jeunes par semaine qui franchissent le seuil de sa porte de bureau pour le même type de détresse. Elle affirme sans ambages que ces dérives psychologiques sont devenues le quotidien de nombreux enfants.

    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’augmentation de détresse chez les enfants va de pair avec l’anxiété de performance parentale. Il ne sert à rien de souffler sur les papillons pour qu’ils volent.
     

    Elle n’est pas la seule. Le psychologue américain et médecin de famille Léonard Sax prétend la même chose dans The Collapse of Parenting : How we Hurt our Kids when we Treat them like Grown-ups. De son point de vue clinique, depuis 25 ans les cas de dépression sont en augmentation chez les jeunes.

     

    Si M. Sax montre du doigt la fragilisation du lien parent-enfant (en partie à cause de l’invasion de la techno), Mme Millêtre, elle, évoque des causes plurifactorielles : angoisse des parents quant à l’avenir de leurs enfants, concurrence sans fin, non-droit à l’erreur même dans les loisirs, conditions de travail et stress des parents, perte de sens, de leur identité propre, de leurs valeurs ou de leur personnalité. Sans oublier la maltraitance et les mauvaises conditions de vie dans certains cas.

     

    Chiller, c’est chill

     

    Si je veux vraiment faire plaisir à mon B de 12 ans — disons, un dimanche avant-midi hypothétique de mai au mercure frigide —, nous restons au lit à chiller (c’est le mot, on gèle !) en pyjama, avec le chat qui ronronne de béatitude. La définition du bonheur de mon ado naissant est si simple. Juste ça : niaiser, déconner, se chatouiller, sans projet, sans avenir, sans note de passage, sans sommet à atteindre. Voilà bien le comble de la procrastination d’un strict point de vue productiviste.

     

    Rien pour faire grimper le PIB, nous soulignerait lucidement Lucien Bouchard, que le pur plaisir antillais sous une couette scandinave. Mais je sais — je sens — que ces moments précieux réparent mon B en profondeur.

    La misère des riches est difficile à détecter en pédiatrie
    Dr Jean-François Chicoine
     

    Je vous ai dit combien mes attentes sont plus réalistes comme parent ? Avant, j’imaginais que mon B pourrait devenir un Prix Nobel de la paix ou du slam.

     

    Maintenant, je me suis ajustée aux politiques du gouvernement en place et j’espère simplement qu’il ne décrochera pas au secondaire et ne se suicidera pas en cours de route. Ou l’inverse.

     

    Et en lisant ce livre sur le burn-out des enfants, défini comme un épuisement nerveux lié à la réussite, je me dis que nous éviterons — peut-être — au moins cela.

     

    La psychologue souligne à quel point cette performance inc. a contaminé l’enfance insouciante de jadis. Elle soutient que nous prêtons aux enfants des comportements adultes qu’ils ne peuvent endosser. Cela s’appelle du mégamorphisme : nous les rendons grands trop tôt. Nous leur infligeons une notion de réussite en tout, particulièrement préjudiciable, sans compter leurs horaires de p.-d.g. affairés.

     

    La psychologue du burn-out souligne le fait que les enfants ne soufflent plus, n’ont plus d’occasions de se retrouver entre amis. Chacun se « développe » dans des activités pédagogiques et formatrices, sous la supervision d’adultes motivés comme des coachs de survie dans une téléréalité.

    Observez autour de vous et dites-moi qui, des enfants que vous côtoyez, va bien
    Béatrice Millêtre, psychologue
     

    En apnée, le couteau entre les dents

     

    Rien de nouveau sous le soleil, me direz-vous. Ce qui est curieux, c’est que la surenchère semble épidémique. Une psychologue pour enfants, qui constate la même augmentation de détresse dans sa clientèle scolaire, me faisait remarquer cette semaine que les parents sont aussi en burn-out, tant ils veulent bien faire. Ils tentent de cocher toutes les cases possibles d’une idée fort répandue de la réussite, en apnée, le couteau entre les dents.

     

    Entre les cours de yoga parent-enfant, les activités de musique qui développent le cerveau, les tuteurs scolaires et les cubes énergie, ils perdent le sens commun. « Les parents veulent le mieux pour leur enfant, mais dans cette course à la meilleure vie du monde, ils en oublient l’essentiel. Certains s’écroulent littéralement dans mon bureau, pris d’une anxiété de performance parentale », m’écrit-elle.

     

    Ajoutez à cela la culpabilité inhérente au job de parent et vous vous retrouvez avec la combinaison gagnante pour un désastre intergénérationnel.

     

    Tiens, je suis tombée récemment sur cinq leçons de vie validées par la science (!), destinées aux adultes mais qui s’appliquent désormais aux enfants aussi. Si vous êtes allergique au Petit Prince, passez. Sinon, les voici. Les parenthèses viennent de moi, sans frais ni engagement additionnel de votre part.

     

    1. Il faut renouer avec sa créativité d’enfant (lâchez vos écrans).

     

    2. Pour être bien dans notre peau, ne soyons pas trop sérieux (rions un peu).

     

    3. Prendre du temps pour soi est la clé du bonheur (tant pis pour le bronze de natation ou l’Iron Man).

     

    4. Il faut avoir le courage de partir à la découverte (« avec pas de casse ! »).

     

    5. Il vaut mieux choisir avec son coeur (l’instinct, y a que ça de vrai).

     

    On devrait peut-être enterrer le mot « performance » et faire pousser de la marijuana dessus. Quand ils la légaliseront, j’espère que ça viendra avec ce mode d’emploi : Chillax Bro.

    Relu cet article dans Le Monde sur les ados de Palo Alto qui se suicident dans une communauté d’élite. À méditer longuement.

     

    Rêvé devant l’extrait qui circule du dernier documentaire de Michael Moore — Where to Invade Next — sur le modèle de l’école finnoise. Leurs élèves « performent » nettement mieux que la moyenne. Michael Moore s’est demandé pourquoi. Un trois-minutes complètement à l’envers de nos modèles d’efficacité pédagogique. Lorsque le professeur de mathématiques estime que le plus important, pour lui, c’est que ses élèves soient heureux, on espère que le modèle finnois (pas de devoirs, 20 heures de classe par semaine au primaire) essaimera. « Les enfants doivent jouer pour apprendre », nous dit la directrice d’une école.

     

    Aimé Comment élever un enfant sauvage en ville, de Scott D. Sampson, biologiste et paléontologue spécialiste des dinosaures… Nos enfants rivés à leurs écrans ont perdu le contact avec la nature et le jeu physique. De la petite enfance à l’adolescence, comment renouer avec notre environnement naturel, même en ville ? Un livre concret et utile qui reprend les idées citées plus avant (performance, absence de jeux libres), mais nous invite à utiliser la technologie (aussi) pour explorer.

     

    Reçu Méditer avec les enfants, de Clarisse Gardet. À l’école ou à la maison, se donner quelques minutes d’attention ou de conscience éveillée ne peut certainement pas nuire à l’heure du TDA généralisé. Un guide utile qui s’inscrit dans la tradition laïque. Voilà un endroit où la réussite n’existe pas, mais où les résultats sont parfois spectaculaires. CD compris, dès six ans. Le programme « Mind Up » a été implanté dans plusieurs écoles de Vancouver avec beaucoup de succès.

    Pôle Sud Oh que j’ai aimé ! Oh que c’est le spectacle à voir ce printemps à Montréal. Les documentaires scéniques d’Anaïs Barbeau-Lavalette et Émile Proulx-Cloutier nous invitent dans l’intimité de huit personnages du Centre-Sud, les voisins du Théâtre Espace libre ; une concierge de soir qui chante Donnez-moi de l’oxygène, une effeuilleuse burlesque fanée, un fils de cambrioleur épris d’une joaillière.

    Tous ces personnages auraient pu se retrouver dans Zeitgeist. Le résultat est à la fois authentique, touchant, sans misérabilisme, d’un réalisme stylisé à la frontière de l’humanisme et du théâtre-vérité. Le genre est à développer, et deux semaines, c’est vraiment trop court. On a prolongé jusqu’à demain, samedi. Il reste quelques billets, me dit la talentueuse Anaïs…












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