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    101, rue de l’Amnésie collective

    Le Québec expose une toponymie normative qui se souvient un peu, mais pas trop

    Les figures historiques brillent par leur absence dans la liste des noms de rue les plus utilisés au Québec: Samuel de Champlain arrive en 51e position, loin derrière les noms Érables, Église, Pins, Parc, Cédres et Bouleaux.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les figures historiques brillent par leur absence dans la liste des noms de rue les plus utilisés au Québec: Samuel de Champlain arrive en 51e position, loin derrière les noms Érables, Église, Pins, Parc, Cédres et Bouleaux.

    Rue Principale, rue de l’Église, du Parc, du Moulin ou du Lac, avenue des Érables, des Pins, des Bouleaux ou des Épinettes, boulevard Saint-Joseph, Saint-Pierre, Saint-Louis, Saint-Charles, chemin Roy, route Gagnon, rue Tremblay, Bélanger, Martin, Richard… Le charme de la toponymie du Québec réside surtout dans sa simplicité tout comme dans un caractère consensuel évident, révèle une analyse approfondie des noms donnés aux quelque 112 000 rues, avenues, boulevards, routes, chemins ou rangs du territoire québécois, réalisée par Le Devoir.

     

    En ressort une toponymie accrochée aux éléments de la nature, à quelques figures religieuses, à des fragments du temps de la colonie, mais qui néglige beaucoup la mémoire humaine des lieux, le savoir qui s’y est développé tout comme l’histoire politique, culturelle ou scientifique que le territoire a fait naître.

     

    « Nous sommes globalement en présence d’une toponymie très normative et pas très poétique », constate Rachel Bouvet, professeure au Département d’études littéraires de l’UQAM et spécialiste en géopoétique, discipline qui cherche à rapprocher l’humain de sa géographie en passant par les mots. Le Devoir lui a soumis la liste des toponymes les plus répandus au Québec. « Les schèmes de construction de cette toponymie sont plutôt restreints et très stéréotypés. Ils reconnaissent des lieux sur la base de leur environnement direct, d’une tradition, mais pas vraiment d’une expérience ou d’une mémoire plus profonde. On est dans une logique très stérile, à la limite, un peu triste. »

    On est dans une logique très stérile, à la limite, un peu triste
    Rachel Bouvet, professeure à l’UQAM
     

    Les données numériques des bases officielles du gouvernement trahissent en effet la monotonie. De Gatineau à Val-d’Or, de Magog à Métis-sur-Mer, de Saint-Georges à Alma, en passant par Rouyn, Rimouski, Manseau, Amqui, Sainte-Madeleine et toutes les villes et villages alentours, c’est en effet la rue Principale qui caracole en tête des toponymes les plus utilisés au Québec avec 540 apparitions, comprenant les « Principale Ouest », « Est », « Sud » ou « Nord » dont certains coins se prévalent.

     

    La célèbre artère centrale, et historiquement commerçante, partage le haut de ce palmarès aux côtés des rues des Érables, de l’Église, des Pins, du Parc, des Cèdres, des Bouleaux, Saint-Joseph, de la Montagne, du Moulin ou Bellevue, qui complètent la liste des noms de rue les plus répandus dans le paysage urbain du Québec. Il y en a entre 388 (des Érables) et 204 (Bellevue).

     

    Les figures historiques, elles, y brillent par leur absence : Champlain, Samuel de son prénom et fondateur de Québec de son état, n’arrive qu’à la 51e position avec 116 voies de communication à son nom, soit autant que Wilfrid Laurier, premier francophone à devenir premier ministre canadien en 1896, mais autant que 4e Rang et des Trembles. Montcalm, Louis-Joseph de, commandant des troupes françaises en Amérique du Nord à partir de 1756, arrive beaucoup plus loin, en 90e position, entre le 7e Rang et les rues Raymond, énièmes patronymes apparaissant dans les toponymes les plus répandus en mémoire principalement des premiers colons qui les ont fait débarquer sur le territoire en descendant du bateau à l’époque de la Nouvelle-France.

     

    Lui, ses souliers…

     

    Le premier odonyme — nom propre posé officiellement sur une voie de communication — célébrant un artiste est celui de Félix Leclerc, en 124e place, avec 72 lieux à son nom, soit 7 de plus que pour l’ancien premier ministre du Québec et maître d’oeuvre de la Révolution tranquille, Jean Lesage, mais autant que les rues de la Vallée et des Pinsons. Jacques Cartier, premier explorateur européen à avoir posé le pied sur ce qui allait devenir le Québec, à Gaspé en juillet 1534, ne débarque dans la toponymie locale qu’en 255e position, entre des Jonquilles et des Chalets.

     

    « La toponymie, c’est un exercice de consensus complexe particulièrement lorsque vient le temps de célébrer des figures historiques, tout le monde n’ayant pas la même interprétation de la façon dont ces personnages ont marqué l’histoire », résume à l’autre bout du fil la géographe Caroline Desbiens, professeure à l’Université Laval, mais également membre de la Commission de toponymie du Québec. « Du coup, le consensus est plus facile à atteindre quand on ancre la toponymie dans le caractère naturel d’un lieu », les premiers colons et leurs administrateurs, tout comme dans une petite poignée de représentants de la culture populaire chantée.

     

    Il suffit d’ailleurs d’observer la toponymie récente, celle introduite dans les années 2000, à titre d’exemple, pour confirmer cette tendance à une toponymie qui cherche à unir et qui évite les terrains de dissension autour de débats historiques : Boisé arrive en tête avec 71 nouvelles entrées dans la base de données des toponymes depuis le début du siècle en cours, suivi de très près par des Érables, des Pins ou des Bouleaux, entre autres essences naturelles. Ces nouvelles inscriptions sont liées principalement à des développements urbains dans des villes de banlieue ou des quartiers excentrés des grandes et moyennes villes du Québec.

     

    « C’est une toponymie de promoteurs immobiliers qui ne veulent surtout pas courir le risque d’une polémique, dit Caroline Desbiens. Nous vivons dans un univers culturel fragmenté. Les lignes de force, les figures communes entre francophones, anglophones, autochtones, représentants des communautés culturelles, ne sont pas évidentes à trouver. » Qui plus est, la toponymie témoigne aussi d’un rapport conflictuel à l’histoire en affichant des hommages plutôt timides à des figures ayant pris part à des événements historiques marquants, mais divisifs des dernières décennies.

     

    Sur l’ensemble du territoire, René Lévesque arrive en effet en 821e position dans le palmarès des toponymes les plus utilisés, avec 23 voies nommées à sa mémoire. C’est plus que Robert-Bourassa, qui n’en a que 6. Le drame collectif vécu en 1970 par l’assassinat du ministre de l’Immigration, du Travail et de la Main-d’oeuvre après son enlèvement par le Front de libération du Québec (FLQ) semble toutefois avoir trouvé un exutoire dans la toponymie : Pierre Laporte y occupant désormais 21 voies de communication.

     

    Mémoire et morale

     

    « La Commission encourage le toponyme commémoratif, dit Jean-Pierre Leblanc, porte-parole de l’instance qui officialise tous ces noms de rue, mais l’idée est aussi de plaire à tout le monde », et ce, dans un équilibre entre l’acte de mémoire et la dénomination d’un lieu qui n’est pas toujours facile à atteindre, y compris des années après qu’un lieu a été nommé. Le 20 avril dernier, la Ville de Montréal a en effet soustrait la rue Alexis-Carrel de sa toponymie, remplacée par Marie-Curie. Le chirurgien français, Prix Nobel de médecine en 1912, gênait pour avoir été un partisan de l’eugénisme et un sympathisant nazi en son temps. Le réalisateur Claude Jutra a été soumis au même traitement quelques semaines plus tôt un peu partout au Québec, après des allégations d’agressions sexuelles sur des mineurs portées au grand jour dans la foulée de la publication d’une biographie le concernant.

     

    Entre mémoire et morale, entre souvenir et division, l’acte de nommer le territoire demeure donc délicat, induisant par le fait même une « toponymie qui reflète une certaine amnésie collective quant aux personnalités historiques », estime Caroline Desbiens. Celle-ci reconnaît que, collectivement, très peu d’efforts, particulièrement en dehors des grands centres urbains, sont déployés pour « stimuler une mémoire collective inclusive et permettre de l’inscrire dans notre géographie ». Histoire de sortir un peu des habituelles rues des Colibris, des Peupliers et Lafontaine. « Ce que l’on voit en ce moment, c’est un peu fade, c’est vrai, ajoute Rachel Bouvet, mais en même temps, c’est plutôt porteur d’espoir puisque cette toponymie, avec tout ce qu’elle ne raconte pas de nous, nous dit aussi qu’il reste encore beaucoup à faire… »

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    Pour lire tout notre dossier: 

    Des toponymes à longue portée

    Plein de vides toponymiques à combler

    La France, championne de la toponymie













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