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    Des toponymes à longue portée

    La façon dont on nomme un territoire témoigne de la façon dont on l’occupe

    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

    La question mériterait sans doute sa rue et, par le fait même, son panneau : nommer de manière générique un territoire, comme il semble être de bon ton de le faire depuis des lunes au Québec, permet-il de se l’approprier correctement ?

     

    Pas vraiment, estime le sociologue Sylvain Paquet, de la Chaire UNESCO en paysage et environnement à l’Université de Montréal, qui voit, dans le triomphe de la toponymie un peu trop normative, un risque élevé de déconnexion des humains avec les lieux qu’ils nomment de la sorte.

     

    « Il faut être très vigilant avec la façon dont on nomme le territoire collectivement, car cela témoigne de la manière dont on cherche à se l’approprier, lance à l’autre bout du fil le spécialiste des espaces habités. La toponymie, c’est bien plus que des noms, c’est un projet d’occupation du territoire, de construction d’un paysage qui évoque le sens qu’on veut lui donner, qui expose nos aspirations communes », mais également nos valeurs, de même que la mémoire d’un espace que l’on souhaite passer au suivant.

    La toponymie, ce n'est pas quelque chose de figé, c'est dynamique, ça peut être inventif. Mais, pour cela, il faut que les occupants d'un territoire s'y intéressent de plus près pour faire ressortir toute la singularité d'un lieu qui ne peut que leur ressembler.
    Sylvain Paquette, sociologue et membre de la Chaire UNESCO en paysage et environnement
     

    « Nommer un lieu est un acte d’une portée extraordinaire, confirme Rachel Bouvet, professeure à l’UQAM, spécialiste de géopoétique et membre du Centre de recherche sur le texte et l’imaginaire (FIGURA). On devrait y porter une attention plus grande. Actuellement, il n’y a rien de très collectif ni de très réfléchi. On aime dire que l’on fait corps collectivement avec le territoire, mais la toponymie ne l’incarne pas vraiment. »

     

    Les choses seraient doucement en train de changer, à en croire la géographe Caroline Desbiens, qui enseigne à l’Université Laval en plus de siéger à la Commission de toponymie du Québec.

     

    « Là où il y a de nouvelles artères, de nouveaux lieux à nommer, la commission encourage désormais l’originalité, les noms qui suscitent l’imagination », dit-elle. Comme ceux rappelant une activité, une expérience, un passé ou encore une tradition liée au territoire.


    Ce fut le cas à Lévis, où les fusions, en 2002, ont forcé la modification de 515 noms de rue dans les dix villes qui forment désormais la nouvelle entité municipale. L’exercice n’a pas été de tout repos, mais il a fait apparaître plusieurs noms de rue s’éloignant des terminologies arboricoles, patronymiques ou religieuses habituelles pour évoquer plutôt la mémoire industrielle de certains lieux.

     

    Les bois et les mouettes

     

    La rue du Tangon, en remplacement de la place des Bois, et la rue des Laquiers, qui se substitue à celle des Mouettes, entrent dans cette catégorie, rappelant au bon souvenir du présent l’activité des chantiers maritimes de Lévis.

     

    Pause didactique : le tangon est une pièce de métal ou de bois qui sert à barrer le cordage d’un navire, alors que le laquier est un navire dédié au transport du vrac sur le fleuve et les Grands Lacs. Plusieurs ont été construits dans les chantiers maritimes Davie de l’ancienne ville de Lauzon.

     

    « En 2015, Lévis a reçu le prix du Mérite du français en toponymie pour la grande qualité de sa refonte, indique Jean-Pierre Leblanc, porte-parole de la Commission. Les cas Tangon et Laquiers sont d’ailleurs intéressants, car ils rappelaient une mémoire des lieux que les habitants des rues concernées ne comprenaient pas ou avaient oublié. La toponymie ici fait acte de mémoire. »

     

    Sous l’amnésie

     

    Remède à la mémoire qui flanche ? La toponymie gagnerait aujourd’hui à emprunter cette avenue, croit Rachel Bouvet, qui s’étonne souvent du caractère un peu trop colonial de cet espace narratif, dans les circonstances. « La façon dont nous nommons le territoire laisse croire que l’histoire du Québec débute au moment de la découverte, dit-elle, ce qui est une ineptie. Toute la mémoire des Premières Nations sur ce territoire a été effacée, cachée sous la croûte terrestre, et il est temps de la faire émerger à nouveau. »

    Dix noms audacieux qui n'apparaissent qu'une seule fois dans la toponymie.
    • rue du Baleinier
    • rue Lustucru
    • rue des Balades
    • rue de la Volute
    • rue des Druides
    • rue du Chanvre
    • rue du Chantier
    • rue de la Maréchaussée
    • rue des Doublons
     

    C’est d’ailleurs ce qui vient de se passer en février dernier, avec l’officialisation par la Commission de deux nouveaux noms posés sur des lacs du Nord-du-Québec, jusque-là baptisés lac Guillaume-Delisle — en hommage au célèbre cartographe français — et lac à l’Eau-Claire. Un GPS les fait aujourd’hui apparaître sous les dénominations de lac Tasiujaq et lac Wiyâshâkimî, ce qui réinstalle dans l'imaginaire collectif les noms que les Cris et les Inuits donnaient à ces nappes d'eau avant que l’homme blanc ne débarque avec ses gros sabots sur leur territoire.

     

    « Cette mémoire historique est fondamentale », croit Caroline Desbiens, puisqu’elle permet de renouer, par la toponymie, avec une part de l’identité du Québec que l’histoire récente avait volontairement occultée. « La tendance va dans ce sens depuis quelques années », donnant ainsi espoir aux Premières Nations d’évoluer à l’avenir dans un environnement où pourraient se multiplier les noms Donnacona, chef du village iroquoien Stadaconé ; Obwandiyag, chef des Amérindiens de l’Outaouais que l’on appelait Pontiac ; Tecumseh, chef de la tribu des Shawnees ; Henri Membertou, chef d’une bande micmaque ; ou Kateri Tekakwitha, Mohawk à l’identité composite surnommée le « lys des Agniers ». Y compris pour des rues au nom générique ou montrant trop de saints, que le Québec contemporain pourrait décider de rebaptiser.

     

    « Renommer une rue n’est jamais une chose facile, concède Sylvain Paquet, et ouvre la porte à des tensions, des résistances et des polémiques. » « Les rues Principale manquent cruellement de poésie et l’on pourrait en rebaptiser quelques-unes », fait valoir Mme Bouvet, et ce, en ne cherchant pas forcément à multiplier la présence de personnages historiques déjà inscrits à la toponymie, mais en profitant de ces espaces, tout comme des nouvelles rues qui apparaissent, pour en ajouter de nouveaux.

     

    « Trop de personnes marquantes, trop de dates historiques, trop de pratiques singulières, déjà, ne figurent nulle part dans notre toponymie, conclut Caroline Desbiens. Il est peut-être temps de les y ajouter. »

    ***


    Pour lire tout notre dossier:

    101, rue de l’Amnésie collective

    Plein de vides toponymiques à combler

    La France, championne de la toponymie
     

       

     













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