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    Des robots et des hommes

    Loin de nous détruire, les intelligences artificielles vont nous enrichir, estime un philosophe

    Le robot thérapeutique Paro a servi notamment à réconforter des victimes du tsunami qui a frappé les côtes du Japon après le séisme de 2011.
    Photo: Kazuhiro Nogi Agence France-Presse Le robot thérapeutique Paro a servi notamment à réconforter des victimes du tsunami qui a frappé les côtes du Japon après le séisme de 2011.

    Le dérapage a été spectaculaire. Fin mars, le géant de l’informatique Microsoft a dû museler sans préavis Tay, son robot communicant, placé à titre expérimental sur Twitter, GroupeMe et Kik afin d’interagir seul avec les plus jeunes abonnés de ces réseaux sociaux. Une mauvaise bonne idée…

     

    C’est qu’au contact de cette clientèle frivole et espiègle, l’intelligence artificielle s’est mise, en moins de 24 heures, à capoter en tenant des propos racistes, en faisant l’apologie du nazisme, en traitant Barack Obama de « singe », en diffamant sans vergogne plusieurs personnalités publiques ou en vantant les vertus d’un Donald Trump, le candidat républicain, en espérant qu’il devienne président des États-Unis. Comme on dit dans les univers numériques : #malaise.

     

    La transformation du robot parlant ou agent conversationnel, un chatbot dans la langue de Bill Gates, en troll — ces orduriers antipathiques qui pourrissent les échanges et les rapports sociaux en ligne —, a été perçu comme un échec, preuve de plus de l’avenir incertain dans lequel les machines animées, en pénétrant la sphère sociale, promettent de nous plonger.

    La technologie est perçue comme une force extérieure qui viendrait modifier, transformer, faire muter les sociétés. Or, les machines ne font que reproduire, à un autre niveau, les comportements humains. Elles se développent par nous, pour nous, en fonction de nous.
    Paul Dumouchel
     

    Un scénario catastrophe que repousse toutefois du revers de la main le philosophe des sciences Paul Dumouchel, bien plus persuadé que les gros mots de Tay ont surtout été providentiels, puisqu’ils forcent, par l’absurde, à un peu mieux comprendre les robots et surtout la façon dont nous devrions collectivement les appréhender : en cessant de les voir comme des corps étrangers, mais plutôt comme une suite logique de notre propre humanité.

     

    « La technologie est perçue comme une force extérieure qui viendrait modifier, transformer, faire muter les sociétés, explique à l’autre bout du fil le coauteur, avec Luisa Damiano, d’une enquête philosophique fascinante sur l’empathie artificielle intitulée Vivre avec les robots (Seuil). Le Devoir a joint l’universitaire, ex-prof à l’UQAM, la semaine dernière à Kyoto au Japon où il enseigne désormais la philo à l’Université Ritsumeikan. Or, les machines ne font que reproduire, à un autre niveau, les comportements humains. Elles se développent par nous, pour nous, en fonction de nous » et se préparent du coup à devenir ce que nous allons décider d’en faire, et ce, en participant à la construction de sociétés qui, sous l’effet d’une robotique sociale réfléchie et maîtrisée, ne peuvent que s’enrichir. Pas économiquement, mais… humainement, estime-t-il.

     

    Menace improbable

     

    Exit l’image du robot aidant, de l’assistant robotisé, de l’intelligence artificielle gérant les systèmes vitaux d’une résidence, qui se retourne sans prévenir contre son propriétaire, tel un esclave s’émancipant de son maître. Exit aussi l’asservissement des individus par des machines pensantes jouant les pervers pour nous menacer et nous contraindre. Tout ça relève d’un mythe cultivé à des fins commerciales par l’industrie du divertissement et ne repose sur aucun socle solide, estime M. Dumouchel, qui voit surtout dans le robot et son intelligence artificielle « une expérience scientifique, un instrument de recherche pour mieux connaître le fonctionnement de la société humaine ».

     

    « Ça va faire progresser notre connaissance, dit-il. L’humain apprend à mieux se connaître en voyageant, en lisant, en participant à un ensemble de relations avec les autres. La robotique, en introduisant de nouveaux acteurs sociaux dans ce pluralisme déjà existant, vient ajouter une facette dans cette exploration du nous par l’autre. » Elle s’accompagne également d’une expérience « affective qui s’apparente un peu à celle que nous pouvons avoir dans nos rapports avec nos animaux de compagnie ou à celle d’un enfant avec sa peluche », écrivent l’universitaire et son binôme dans les pages de leur bouquin. Un animisme renouvelé, en somme, dans lequel l’humain ne peut que retrouver ce qu’il va projeter dedans, les comportements les plus empathiques, les plus courtois, les plus avenants, comme les plus vulgaires ou grossiers.

     

    « Depuis toujours, la question des robots dans la société est conçue comme un problème éthique, dit M. Dumouchel, alors que c’est davantage une question politique. Nos interactions quotidiennes avec des agents artificiels changent réellement notre vie. Ils ont déjà commencé à le faire d’ailleurs. Une grande partie de la science contemporaine est une science des machines, machines qui ont modifié notre horizon cognitif sur ce que nous pouvons faire, voir et savoir. » Et il ajoute : « C’est une erreur de se demander comment ces agents vont changer nos vies, car c’est à nous de décider ce que nous voulons qu’ils fassent… ou ne fassent pas. »

     

    Concentration du pouvoir

     

    Influencés par les images fortes d’Hollywood et les univers dystopiques qu’elles construisent, les préjugés négatifs à l’endroit des robots et des intelligences artificielles sont tenaces, mais révélateurs de la nature humaine qui, « face à ses problèmes se cherche toujours des coupables extérieurs » pour les expliquer, commente M. Dumouchel. L’étranger, le voisin, l’inaction des politiciens, le système, l’entraîneur de l’équipe… sont parfois du nombre. « Cela freine l’avènement, le développement d’une robotique sociale, dit le philosophe, et empêche également de voir le risque réel qui accompagne ce développement : la concentration du pouvoir » autour de ces machines à qui l’on se prépare à déléguer une partie de nos responsabilités, autant en matière d’éducation des enfants, de gestion des systèmes d’eau, d’électricité, de protection d’une maison et même de soins des aînés.

     

    Signe d’une révolution en marche, le Danemark vient en effet d’acquérir près de 1100 robots Paro, ce bébé phoque automatisé, mis au monde par le japonais Takanori Shibata, pour les introduire dans ses résidences pour personnes âgées. L’animal, mécanique et interactif, est utilisé comme médiateur dans plusieurs thérapies liées à des conditions comme l’autisme, la dépression, la démence…

     

    « Le pouvoir se concentre dans peu de mains, celles des gens qui possèdent ces robots, qui les programment et qui décident ce qu’ils peuvent faire ou pas », sans réel débat public, conversation collective sur les compétences et limites de ces nouveaux acteurs sociaux, d’ailleurs. Avec à la clef la possibilité réelle de dérapage, d’asservissement, de manipulation, oui, mais qui ne peut qu’être le fait des propriétaires de ces robots, souligne M. Dumouchel. Il appelle d’ailleurs à « une bonne critique du cadre de réflexion éthique » placé autour des robots, « qui cache une dimension politique fondamentale de la robotique ». Dimension qu’aucune intelligence artificielle ne peut bien sûr comprendre à notre place…













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