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    Idées

    L’état dans lequel nous sommes

    «Le Québec que je nous souhaite n’est pas en voie de se réaliser, en fait, nous nous en éloignons un peu plus chaque année»

    29 mars 2016 | Nicolas Langelier - Rédacteur en chef du magazine «Nouveau Projet» | Actualités en société
    «Le salut, s’il vient un jour, viendra d’en bas, pas d’en haut. Il viendra de nous», écrit Nicolas Langelier.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «Le salut, s’il vient un jour, viendra d’en bas, pas d’en haut. Il viendra de nous», écrit Nicolas Langelier.

    J'ai grandi dans le doux crépuscule de la Révolution tranquille, le Québec orange et bleu des mouvements sociaux et de la télévision éducative, du PQ social-démocrate et du PLQ des « valeurs libérales ».

     

    Mes parents étaient profondément impliqués dans le service social. J’ai fait mon primaire dans une école alternative où l’on nous préparait à devenir les femmes nouvelles et les hommes nouveaux du XXIe siècle. Mon école secondaire publique, elle, reproduisait au tout début de son agenda une sorte de manifeste humaniste que n’aurait pas renié Pétrarque. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai pensé que le Québec était dans un processus d’amélioration continue, que le meilleur était à venir. Quand d’aventure se produisaient des événements qui contredisaient ce récit — des changements apparents de mentalité, des coupes supplémentaires, un autre gouvernement de droite —, je les percevais comme des accidents de parcours temporaires, des pauses pipi sur l’autoroute du progrès social.

    Des Idées en revues Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, un extrait du no 9 de Nouveau Projet.

    C’est avec beaucoup de retard et autant de surprise que j’ai réalisé que je vivais dans le déni : le Québec que je nous souhaite n’est pas en voie de se réaliser, en fait, nous nous en éloignons un peu plus chaque année, à chaque élection, à chaque maille détricotée dans le filet social. Il n’y a rien de passager à ces développements — c’est le nouveau sens de l’histoire, ce récit que nous nous racontons dorénavant à propos de nous-mêmes et d’où nous devons aller, « ensemble ».

     

    Avec déjà 16 années d’écoulées dans ce siècle qui promettait tant mais qui a si peu donné (en 1916, le XXe siècle avait déjà inventé la psychanalyse, la physique quantique, le cubisme, le fauvisme, le futurisme, le dadaïsme, la radio, l’impression offset, la génétique, la salle de cinéma, la relativité, le Model T et l’avion), c’est ainsi que je me retrouve, au mitan de ma vie : déçu devant la tournure des événements, trop souvent en colère compte tenu du nombre de Stoïques que j’ai lus, avec une propension aux yeux pleins d’eau qui me semble être un développement récent. Confronté aux mêmes grandes questions, toujours (Pourquoi sommes-nous ici ? Quelle est mon utilité réelle ? WTF, Sophie Durocher ?), à la recherche de fulgurances, d’une version moderne de la providence, d’une nouvelle forme de salut.

     

    L’épicerie soviétique

     

    Malgré tous les tâtonnements, il y a ceci dont je suis maintenant convaincu, sans doute pour la première fois : ce salut, s’il vient un jour, ne viendra pas de nos États. Engagés pour le moment (et sûrement pour quelque temps encore) dans une grande olympiade mondiale dont l’objectif est d’être le plus accommodants possible avec les multinationales et les mouvements de capitaux, les États sont aussi confrontés à de nouvelles réalités — vieillissement de la population, dérèglements climatiques, faible croissance économique ou même décroissance — qui vont les occuper pour un bout. Et puis l’Histoire nous a appris que ce sont toujours les mouvements sociaux qui font bouger les États, et non l’inverse.

     

    L’État doit rester présent et fort pour nous donner un cadre de vie et d’action, redistribuer la richesse, favoriser certains principes et valeurs, mais nous ne pouvons compter sur lui pour prendre en charge l’entièreté de notre développement en tant que société. Ce salut ne viendra pas non plus de nos décideurs.

     

    L’ensemble de notre système médiatico-politique, avec son désolant culte du chef, contribue à entretenir la perception selon laquelle tout ce qu’il nous manque, ce sont de bons meneurs. Nous avons trop souvent l’impression qu’il suffit de tuer le temps en attendant que des gens charismatiques au jugement impeccable daignent venir nous sauver. Nous jouons all in sur des chefs qui, inévitablement, nous décevront. Oh, je n’en doute pas, d’excellents leaders viendront nous donner un coup de main un jour, s’ils délaissent assez longtemps les gratifiantes tribunes médiatiques et leur fascinant fil Twitter pour accomplir le long et pénible travail de changer les choses pour vrai, dans la réalité des assemblées populaires et des comités de citoyens. Mais il faudra que nous préparions le terrain pour eux. Par ailleurs, il faut se rendre à l’évidence : Alexandre Taillefer ne pourra pas régler tous nos problèmes. Le salut, s’il vient un jour, viendra d’en bas, pas d’en haut. Il viendra de nous.

     

    Des raisons d’être optimistes

     

    Malgré tout ce qu’on peut énumérer de sombre et de déprimant, il y a, en ce moment, des raisons d’être optimistes. Des initiatives positives et fondamentalement nouvelles, une faible mais perceptible inflexion dans l’air du temps, certaines victoires électorales, un pape qui qualifie les excès du capitalisme de « fumier du Diable », des rencontres qui font du bien, la tournure inattendue que prennent certaines conversations, parfois, des textes à des années-lumière de tous les Buzzfeed d’Internet.

     

    Le monde d’aujourd’hui est celui de tous les possibles, mais nous vivons encore comme s’il était une épicerie soviétique des années 1970. Redevenons conscients que nous avons plus de choix. Toutes les idées sont les bienvenues, pourvu qu’elles soient utiles. Il y a tant à faire, à réinventer. Attendons-nous à perdre des combats, des luttes et des élections. Soyons prêts à être frustrés, souvent. Des échecs se produiront, comme chaque fois que de nouvelles expériences sont tentées. Mais soyons patients. Le vrai changement prend du temps. Et si, au final, la bataille est perdue, au moins notre existence aura été digne, aura été noble. Faisons-en le sens qui manque cruellement à notre vie, si on est vraiment honnêtes.

     

    Des commentaires ou des suggestions pour Des Idées en revues ? Écrivez à arobitaille@ledevoir.com ou à gtaillefer@ledevoir.com.













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