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    Des Idées en revues

    Le bilinguisme dans le jeu politique

    15 mars 2016 | Chantal Gagnon - Professeure au Département de linguistique et de traduction de l’Université de Montréal | Actualités en société
    La politique de traduction des partis n’est donc pas dictée par les droits éventuels des communautés, mais par la préférence d’une catégorie d’électeurs.
    Photo: François Pesant Le Devoir La politique de traduction des partis n’est donc pas dictée par les droits éventuels des communautés, mais par la préférence d’une catégorie d’électeurs.

    En étudiant les sites multilingues du Bloc québécois (BQ) et du Parti québécois (PQ), nous avons tenté d’évaluer leur positionnement par rapport aux différentes communautés linguistiques au Québec. Les années 2000 et 2003 ont été retenues parce qu’à cette époque, les sites de ces deux partis étaient multilingues ; ces sites sont aujourd’hui unilingues. […]

    Pendant les quelques années où les sites Web du BQ et du PQ ont offert des documents en anglais aux internautes, ils l’ont fait à titre de sites multilingues. Chez les deux partis souverainistes, le bilinguisme ne semble pas être la voie admissible, politiquement parlant, pour atteindre l’électorat d’expression anglaise du Québec. Le fait que ces deux partis militent activement pour la défense de la langue française au Québec (et contre son éventuelle anglicisation) explique peut-être leur politique de traduction. 

    Par ailleurs, le choix même des langues de traduction invite à penser que ce ne sont pas seulement les communautés anglophones, hispanophones et lusophones qui sont ciblées. Logiquement, on s’attendrait à ce que ces deux partis s’adressent aux communautés immigrantes les plus importantes du Québec. Or, selon Valérie Amireault (2004:58), au « Québec, la langue maternelle la plus répandue chez les immigrants demeure, en 2001, l’italien, suivie de la langue arabe en deuxième place. L’arabe devance ainsi l’espagnol qui était deuxième en 1996 ». Cela dit, si l’espagnol et le portugais n’occupent pas nécessairement une place prépondérante au Québec, ces langues sont cependant incontournables en contexte continental : l’espagnol, l’anglais, le portugais et le français sont, en ordre d’importance, les langues les plus parlées au sein des Amériques. C’est dire que l’image « non francophone » des partis souverainistes importe autant sinon plus à l’échelle mondiale qu’à l’échelle locale. 

    Par l’intermédiaire de leur site Web, le Parti québécois et le Bloc québécois semblent s’adresser aux communautés linguistiques de l’Amérique du Nord et de l’Amérique du Sud, aux États-Unis, au Mexique et au Brésil, par exemple. Ces choix linguistiques ont pour effet de minimiser l’importance de la communauté d’expression anglaise du Québec. […]

    En 2002, le portail du gouvernement [du Québec] présentait lui aussi des traductions anglaises et espagnoles. Il faut savoir qu’à l’époque, le gouvernement était dirigé par le Parti québécois. Sous la gouverne du Parti libéral du Québec, entre 2003 et 2012, Portail Québec a laissé tomber l’espagnol ; le site est bilingue depuis au moins décembre 2008.
     

    Phénomène courant


    L’utilisation du multilinguisme pour évacuer les problèmes politiques du bilinguisme n’est pas propre au Québec. En Belgique, par exemple, dans la Région flamande, le ministre de l’Intérieur, Marino Keulen, a fait paraître en 2005 une circulaire qui balisait l’utilisation de certaines langues dans les communications destinées aux touristes. Le bilinguisme néerlandais-français est formellement interdit : « Dans les communes qui sont considérées comme centres touristiques (par exemple les communes côtières), les conseils communaux peuvent décider que les avis et communications destinés aux touristes soient rédigés dans au moins trois langues. L’article 11, § 3, des L.L.C. est très clair à ce sujet : il doit s’agir de trois langues au moins, dont le néerlandais, que les conseils communaux peuvent définir librement. Il n’est donc pas possible que, dans les communes concernées, les avis et les communications ne soient rédigés qu’en néerlandais et en français. »

    Reine Meylaerts fait remarquer que les luttes linguistiques font partie intégrante de l’histoire belge (2009:8). Comme le Québec et le Canada, la Belgique est donc aux prises avec des conflits linguistiques importants. En fait, on constate avec De Coster que tout clivage linguistique « révèl[e] le souci premier de préserver une culture, et, partant, une identité, dans la mesure où la langue en représente un élément incontestablement important » (2007:13). Cependant, les enjeux politiques associés à la langue ne se retrouvent pas exclusivement dans les pays dits bilingues ou multilingues ; ils sont aussi le fait de pays dits unilingues, comme les États-Unis d’Amérique (Meylaerts 2009:8).

    Dans le cas qui nous intéresse, toutefois, la problématique va au-delà de la planification en matière de traduction institutionnelle pour les besoins d’une communauté linguistique donnée. Car pour les partis politiques canadiens et québécois, il ne s’agit pas tant de répondre aux besoins d’une communauté linguistique, mais plutôt de répondre aux besoins d’une communauté d’électeurs. La politique de traduction des partis n’est donc pas dictée par les droits éventuels des communautés, mais par la préférence d’une catégorie d’électeurs. C’est ce qui explique le bilinguisme systématique du Parti libéral du Canada, le bilinguisme pragmatique du Parti libéral du Québec et le bilinguisme occasionnel, voire très occasionnel, du Bloc québécois et du Parti québécois. Au PLC et au PLQ, les électeurs appartiennent aux deux communautés linguistiques, alors qu’au Bloc et au Parti québécois, ils appartiennent essentiellement à la communauté francophone.












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