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    La confortable inconscience

    Pas dans mon assiette

    
L’élevage du bétail: le point faible du discours écologique? Le film Cowspiracy nous démontre à quel point nous sommes pétris de contradictions.
    Photo: iStock L’élevage du bétail: le point faible du discours écologique? Le film Cowspiracy nous démontre à quel point nous sommes pétris de contradictions.

    On pensait le savoir, mais finalement on ne le sait pas tant que cela. Ou on ne veut pas le savoir, c’est plus pratique. De toute façon, on apprenait cette semaine que seulement 44 % des Canadiens estiment que l’activité humaine influence les changements climatiques malgré les discours environnementaux ad nauseam durant la récente COP21.

     

    Ça évite d’avoir à troquer le trio steak-VUS-monster house contre légumineuses-vélo-microhabitation. Steak ? Que vient faire le steak dans l’équation ? Entre les énergies fossiles et les voitures électriques, quelqu’un a mentionné la question du bétail à la COP21 ?

    Les États-Unis à eux seuls parviendraient à nourrir 800 millions de personnes supplémentaires avec les céréales qui sont présentement destinées aux élevages américains
    Laure Waridel, «L’envers de l’assiette»
     

    C’est en visionnant le documentaire Cowspiracy récemment que les chiffres m’ont sauté à la figure. La viande génère beaucoup, beaucoup de gaz à effet de serre. Que vous preniez les données de la FAO (18 %) — l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture — ou celles du GIEC (31 à 51 %) — le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat —, l’élevage de bétail produit toujours plus de GES que tous les transports réunis. Et pour nous achever un peu mieux, le méthane des vaches est de 25 à 100 fois plus destructeur que le CO2. Passez-moi le Gaviscon, j’ai un petit reflux gastrique.

    Traitez la viande comme un assaisonnement ou comme un aliment réservé aux grandes occasions
    Michael Pollan, «Les règles d’une saine alimentation»
     

    Cowspiracy, sociofinancé par les Californiens Kip Andersen et Keegan Kuhn, nous démontre comment la consommation de viande nuit de toutes les façons possibles à l’environnement, aux ressources planétaires (eau, forêts, océans), tout en faisant appel à des engrais azotés, des énergies fossiles et des antibios distribués allègrement à des animaux en santé.

     

    Cowspiracy dénonce une conspiration, la complaisance des groupes écolos — dont le credo est environnemental — qui n’insistent pas suffisamment (ou pas du tout) sur la nécessité de cesser de consommer de la viande ou du moins de diminuer radicalement. Les documentaristes ajoutent aussi celle des gouvernements complices qui financent les producteurs de viande et de lait et taisent la pollution engendrée par ce secteur, et celle des lobbys très efficaces qui musellent toute critique… jusqu’au meurtre.

     

    15 fois moins productif

     

    Un Américain moyen consomme 255 grammes de viande par jour. Notre premier ministre « reverdi » du Québec ne songe peut-être pas qu’il devrait ajouter le bacon (celui qui se mange) à son objectif d’austérité. Son vis-à-vis à l’Assemblée nationale, PKP, se réclame du végétarisme et a fait le saut il y a longtemps.

    3500
    C’est le nombre de litres d’eau nécessaires pour produire un hamburger d’un quart de livre ou 500 grammes de crottes de fromage. L’équivalent de deux mois de douches.
     

    Il sait qu’on produit 15 fois plus de protéines avec des plantes qu’avec de l’élevage, pour une même surface. Quant à l’eau, un hamburger d’un quart de livre ou 500 grammes de crottes de fromage en nécessitent 3500 litres, l’équivalent de deux mois de douches.

     

    En fait, monsieur Couillard galope peut-être sur le mauvais cheval puisqu’il est plus facile de modifier le contenu de son assiette que de faire dévier un pipeline. Mais bon, on ne s’enfargera pas dans la bouse de vache sur le tapis. Ce n’est quand même pas de sa faute si les deux tiers des surfaces cultivables de la planète servent à produire des aliments uniquement destinés au bétail.

     

    Intriguée, j’ai demandé à trois experts sur la question de visionner Cowspiracy pour Le Devoir. Laure Waridel, auteure de L’envers de l’assiette, directrice exécutive du Centre interdisciplinaire de recherche en opérationnalisation du développement durable (CIRODD) et flexitarienne, trouve que l’attaque du film envers les groupes environnementaux — jugés trop silencieux sur cette question — détourne l’attention du véritable propos : « Le méthane contribue davantage aux changements climatiques que le carbone, de l’ordre de 34 pour 1, c’est vrai. Mais il y a un attachement identitaire et culturel à la viande. Si tu arrives avec un discours végétalien, les gens fuient en courant. C’est une menace à leur plaisir. C’est clair que l’humanité doit réduire sa consommation de viande. »

    Photo: iStock L’élevage du bétail: le point faible du discours écologique? Le film «Cowspiracy» nous démontre à quel point nous sommes pétris de contradictions.
     

    Même constat pour Karel Mayrand, directeur général pour le Québec de la Fondation David Suzuki, omnivore, choqué par la forme, même si, sur le fond, le film a raison : « C’est du mauvais Michael Moore. Le film s’attaque aux écolos davantage qu’à l’industrie. Nous, quand on s’en prend à l’auto, on se fait ramasser. Pour la viande, c’est pareil. On touche à des dogmes. Ce qui m’a le plus frappé, c’est que l’humain et ses animaux d’élevage représentent 98 % de la biomasse alors que ce n’était que 1 % il y a 10 000 ans. »

     

    L’affaire est dans le sac

     

    Le véritable problème n’est pas le sac de plastique que le maire de Montréal s’apprête à bannir du territoire en 2018, mais plutôt son contenu. Le professeur à HEC Pierre-Olivier Pineau est titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie. En voilà un qu’on ne pourra accuser d’être de la gogauche écolo-artistique du Plateau.

     

    Mais il est également végétarien depuis 20 ans, bien que, depuis quelques années, il se soit assoupli en raison de la pression sociale et d’une certaine lassitude. « Je serais végétalien si mon entourage s’y mettait avec moi. Je n’en fais pas mon cheval de bataille, mais je constate que le message ne passe pas », me confie-t-il.

    Ne regardez pas cela Cette semaine, L’Obs Planète mettait en ligne une vidéo du groupe de défense des droits des animaux L214 qui montrait le sort réservé aux animaux de boucherie certifiés bio dans un abattoir du Gard, en France. Ce dernier fait les frais de cette dénonciation par caméra cachée. Comme disait Paul McCartney, si les murs des abattoirs étaient en verre, tout le monde serait végétarien.
     

    M. Pineau parle surtout de transport et d’électricité dans nos médias, parfois de viande, au passage : « C’est plus facile de s’en prendre aux gros méchants comme les pétrolières, explique le professeur. On aime les conspirations. Quant à la viande, ça nous montre du doigt trop directement et on protège les jobs de nos agriculteurs. Ce que les gens oublient, c’est que la petite ferme idyllique n’existe plus ; ils n’ont pas l’élevage intensif en tête, devenu la réalité. »

     

    Même s’il n’a rien appris en visionnant Cowspiracy puisqu’il jongle déjà avec toutes ces données, M. Pineau en a apprécié l’approche. « Moi, je suis en politique énergétique et je n’aime pas l’inefficacité. Or, produire des protéines animales, c’est inefficace. Indépendamment de la pollution, c’est aberrant qu’on perde autant de ressources. Et on sait que la consommation de viande augmente mondialement. »

     

    Sans être catastrophiste, M. Pineau n’est pas très optimiste quant à l’avenir, va sans dire. La date butoir approche (2050), la planète n’a pas 1000 ans pour réajuster le tir : « Les gens aiment leur VUS et même s’ils sont conscientisés, ça ne change pas. Les sociétés humaines n’arrivent pas à modifier leurs comportements assez vite ; l’inertie est trop grande. En fin de compte, on s’en fout : “ Je le sais, mais je ne fais rien. ”»

     

    Y a pas à dire, nous sommes dans le méthane jusqu’au cou.













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